‹ Le marquis de BièvreChapitre 144 sur 185 · M. DE LA HARPE · texte numérisé non relu

M. DE LA HARPE

tôt toute sévérité, il attire les jeunes gens sur sa poitrine :

Demain je comblerai vos vœux.

Pour moi, reconnaissant mes torts et ma faiblesse, Je veux les réparer au sein de la sagesse.

Puis il chasse ignominieusement Zéronés, et se promet de ne plus s'occuper de vaines sciences :

C'est vous seuls, mes enfants, qui charmerez ma vie : Que mon amour pour vous soit ma pliilosophie I

Depuis quelques instants, le Marquis, caché derrière un massif, assistait à cette scène : prenant cyniquement parti de son échec, il entraîne l'ancien laquais et termine la pièce par cette plaisanterie :

Je rends grâce à mon sort, il ne m'a rien ôté;

J'enlève la sagesse au lieu de la beauté !

Après la première représentation, La Harpe écrivait à l'un de ses correspondants : « Cet ouvrage est de M. de Bièvre, qui n'était connu jusqu'ici dans le monde que par son goût pour les calembours. Il y a six ans, il me montra, sous le sceau du secret, la comédie du Séducteur : j'y trouvai de fort jolis vers, mais je ne fus pas content de la pièce. 11 la présenta néanmoins aux Comédiens, qui la refusèrent fl); il la retravailla depuis, et la fit recevoir cette année. Elle a été jouée anonyme à Fontainebleau, où elle a eu peu de succès, et à Paris où elle en a eu beaucoup. C'est le cas de se demander qui avait tort ou raison de la Ville ou de la Cour. A mon avis, l'une a été sévère, et l'autre indulgente, et il y a dans la pièce assez de mérites et de défauts pour justifier à un certain point l'un et l'autre jugement (;2). »

Le plus ancien manuscrit du Scducteur, probablement celui que le marquis de Bièvre fit lire à La Harpe, est entièrement écrit de sa main (3). Chaque acte occupe un cahier spécial; le quatrième, d'un format différent, provenait d'un travail antérieur où « le Philosophe » tenait la place de Zéronés. Sa pièce devant être lue

(1) M. Jules Couet, archiviste du Théâtre-Français, a très aimablement compulsé à l'intention de l'auteur les registres de la Comùdie, et lui a fourni les renseignements qu'ils contenaient relalivement aux œuvres du marquis de Bièvre.

Les documents afférents à l'année 1778 sont égarés, sauf une liste de " tours de lecture », où l'on voit que Mole se fit inscrire en d778 pour lire six pièces, dont une comédie en cinq actes : cette dernière était certainement le Séducteur. La comédie du marquis fut probablement dès lors « reçue à corrections », mais on n'en retrouve pas la preuve.

(2) Correspondance littéraire, Paris, 1801, t. IV, p. 167.

(3) L'auteur possède ce manuscrit, qui est fort lisible et presque sans rature.

aux Comédiens français, Bièvre la fit copier par un secrétaire; sur cet autre exemplaire du Séducteur sont inscrites les dates : 1777- 4778 (I). Les modifications de l'auteur à sa première œuvre furent peu importantes; il supprima quelques vers et en corrigea plusieurs autres, mais la suite des scènes resta la même, sauf au dernier acte. Les deux manuscrits sont donc presque identiques à la pièce imprimée.

Dans les papiers du marquis se trouvent deux feuilles en tête desquelles il traça lui-même ces mentions : Notes de société sur le Séducteur, et Notes de Ducis sur le Séducteur (2). Avant de faire jouer sa pièce, Biévre en donna lecture au « bureau d'esprit » de la comtesse d'Angiviller; les observations qu'on lui présenta (il les intitulait : Notes de société) forment quinze articles dont quatre seulement furent pris on considération ; pour l'un d'eux surtout, il apprécia la clairvoyance de ses amis. Dans la première scène il écrivait : « Et pour peu que l'on la contredise. " La « société » lui fit observer que ce « l'on la » rappellerait au public un refrain populaire; il s'empressa de remplacer la fâcheuse expression par celle-ci : « Et de peur qu'on ne la contredise. »

Avec Ducis, Biévre ne se montra guère plus docile; de sa belle et lisible écriture, l'académicien lui signalait dix-neuf passages (3), en les accompagnant de remarques appropriées, comme : « Ce qui précède ne me paraît pas assez clair j, ou : « Je n'entends pas ce vers-là », ou encore : ■< Oter absolument ce vers. » Le marquis négligea treize de ces critiques; ainsi, Ducis lui reprochait, à la scène 4 du premier acte, cette phrase de lettre : « Je voudrais cependant me justifier vis-à-vis de vous. » « Je ne sais si l'on peut dire se justifier vis-à-vis de quelqu'un », observait l'Immortel. La question est encore controversée, mais l'Académie se prononce pour la négative; en 1783, se réclamant d'autres écrivains, Bièvre estima correcte la phrase incriminée.

0 Tout le second acte, disait ailleurs Ducis, m'a fait plus de plaisir quand je l'ai lu que quand je l'ai entendu lire; pour comprendre la fin, il iaut de l'attention, et j'aimerais bien que l'auteur n'en demandât pas beaucoup à ses lecteurs. » Le poète des tragédies shakspeariennes possédait une parfaite connaissance de la scène, et cette remarque en est la preuve; mais pour en tenir compte, Biévre devait refondre une partie de sa pièce : il recula devant ce labeur.

Une dernière critique do Ducis retint l'attention de l'auteur. Au coinmencement de la neuvième scène du troisième acte, Orgon

(1) Ce second manuscrit, également conservé, forme un seul caliier; les corrections et additions furent écrites par le marquis.

(2) Dossiers do l'auteur.

(3) Pour les actes I", II, III et V, car les notes concernant le IV<" acte ne se retrouvent pas.

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