RECOMMANDATIONS A L'ACTEUR MOLE
■vient soumettre à l'examen de Zéronès et du Marquis son travail «ncyclopédique : » Papa, voyons l'Extrait », lui disait le prétendant de Rosalie. Ducis estima que ce gentilhomme traitait son futur beau-père avec trop de familiarité : « Papa!... ce mot peut être dangereux. » Si Bièvre tenait à l'appellation enfantine, qui lui paraissait comique, le prudent Ducis représentait le public : l'auteur se promit de réfléchir à son importante remarque.
Aussitôt que les Comédiens français eurent définitivement reçu le Srducteur, ils s'occupèrent de le représenter : pour garder l'incognito jusqu'à la « première », le marquis de Biévre se priva d'assister aux répétitions, expliquant par écrit à ses interprètes les finesses de leurs rôles. Le brouillon de ses recommandations à Mole comprend six pages d'écriture fine et serrée (1); en tête on lit : Notes pour le rôle du Marquis dans le Séducteur. Le mot « noies » surcharge le mot <t instructions >, que Biévre ne jugea pas digne du talent de MoIé.
« J'ai voulu revêtir ce caractère, commençait-il, de toutes les formes qui appartiennent à notre nation, qui sont la grâce, la légèreté, l'indépendance, l'audace même, et ce penchant à la gaieté, à la raillerie, qui ne nous abandonne jamais dans les circonstances même les plus fortes el les plus embarrassantes. Cette dernière nuance est la plus nationale de toutes, et c'est celle que j'ai le plus employée dans ce rôle, dans telle situation que le personnage se trouve. »
L'auteur remarquait ensuite que le Séducteur, un désillusionné de l'amour, ne se montrait jamais naturel lorsqu'il voulait être passionné ou ingénu, a J'ai tâché autant que j'ai pu de plier mon style à cette intention, le grand acteur qui est chargé du rôle en fera encore plus que moi. o
Avant d'examiner son œuvre scène par scène, Bièvre croyait devoir ménager la susceptibilité bien connue de Mole : « 11 n'est pas douteux que ce rôle, si j'ai eu le bonheur de l'exécuter comme je l'ai conçu, exige de l'acteur même le plus consommé une étude profonde. En détaillant moi-même mes intentions, je ne lui apprendrai rien assurément, mais je puis lui sauver une partie de son travail et de ses recherches pour les morceaux qui en demandent. »
Suivait l'explication des nuances à donner au jeu du Séducteur
pendant les différentes phases de la pièce. Au premier acte, en
ex.posant son caractère à Zéronés, le Marquis devait témoigner
« plus que de l'humeur, et même un peu de férocité », mais aussi
ll| de l'insouciance et surtout de la gaieté : « Sans cette nuance que
[ je répands partout pour le faire supporter, il serait plus odieux que
(1) Dossiers de l'auteur.
Tartufe, s Comme le personnage possède « assez de tempérament » pour ne pas voir la différence d'une femme à l'autre, « celle qui lui parle est toujours la plus belle, il la trouve véritablement charmante et pleine d'esprit du moment qu'il peut l'avoir «. Au reste, faisant la cour à plusieurs, le Marquis ne cache pas son intention de « donner le change sur sa véritable intrigue ». Dans ses entretiens avec Rosalie, Mole semblerait o se battre les flancs » pour se montrer tendre et passionné, mais <i sa tête ne l'abandonnerait pas » .
A la fin du troisième acte, Biévre n'oubliait pas l'observation de Ducis : tt Papa, voyons l'extrait. » On me fait craindre ce « papa » ; s'il vous paraît dangereux au lieu d'être comique, vous pourrez dire : » Allons, voyons l'extrait. » Pour vous en donner la facilité en cas de besoin, l'hémistiche qui vous sert de réplique ne sera plus : « Je reste confondu », mais : <i Je demeure interdit. » A la fin de la scène où le Marquis est prêt à étouffer de rire, et où il est si bien rétabli dans l'esprit d'Orgon, le « Papa » pourrait, je crois, passer, et même être comique, vous en ferez ce qu'il vous plaira ; si vous le supprimez, au lieu de & Papa, donnez », vous pourrez dire : « Donnez, de grâce. »
La grande scène du quatrième acte méritait toute l'attention de Mole : le Séducteur cherche d'abord à étonner et à troubler Rosalie ; aux menaces succèdent de feintes larmes, un évanouissement simulé, puis il lui prouve qu'il ne peut avoir le désir de la tromper, puisqu'il n'a plus l'espoir de la revoir. Elle est ainsi préparée à entendre cette incroyable calomnie : la prétendue infamie d'Orphise.
A côté de ces grands moyens, le gentilhomme n'en négligeait pas un autre, « parfois plus efficace 3. Il faisait miroiter aux yeux de Rosalie que, en devenant sa lemme, elle serait « présentée x à la Cour, — « c'est ordinairement là ce qui tourne la tête aux jeunes personnes », remarquait Biévre — tandis, que, en épousant « un jaloux, un avare ou un fat subalterne », elle perdrait le brillant honneur de la présentation. Fille d'un capitaine retiré du service, Rosalie était de petite noblesse, comme son ancien amoureux Darmance, et, son père ne jouissant pas des honneurs de la Cour, elle aspirait certainement à les obtenir par le mariage (1).
Le Marquis pourrait alors « jouer la passion, et même avec la plus vive chaleur, mais toujours avec des yeux observateurs, et sans perdre de vue tous les mouvements, toutes les expressions de Rosalie ».
Quand la faible jeune (illc s'enfuit, définitivement fascinée, Zéronès accourt et s'étonne de cette victoire :
Vous avez donc pleuré, Joué la passion, fait le désespéré?
(1) Pour être présentée au roi, une femme devait épouser un gentilhomme de noblesse antérieure à l'au 1400.