OBSERVATIONS A MOLE
Bièvre signalait à l'attention de Mole la réponse du Séducteur : « J'avoue que ces vers sont ceux de ma pièce pour qui je me sens le plus d'entrailles paternelles, je les recommande à mon fils, et je le prie de penser à moi en les récitant : c'est un petit cadeau qu'il est prié de faire à l'auteur. » Le marquis de Bièvre se proclamant le père de son interprète! Voici le passage qui valait à Mole celte filiation spirituelle :
Quoil rien n'est plus aisé!
On s'échauffe avec peine auprès d'un cœur usé : Mais auprès d'une enfant, encore naïve et pure. On revient sans efforts au ton de la nature : Des doux accents de l'àme on se pénètre alors, Et l'esprit quelquefois en saisit les accords. Ahl si, dans ces moments, les femmes plus rusées Voulaient ne pas tenir leurs paupières baissées. Et chercher dans nos yeux nos larmes, nos soupirs. Qu'elles s'épargneraient de cruels repentirs I
En retour de cette analyse de son rôle. Mole soumit à M. de Bièvre les observations que lui suggéraient certaines scènes. Dans son colloque avec Zéronés, au premier acte, le Séducteur adressait une lyi'ique apostrophe à sa future femme, qu'il peignait à son image :
0 toi, qui que tu sois, femme indulgente et rare, Je te pardonnerai tes infldélités, Mais fais grâce de même à mes légèretés : Me soumettant bientôt à ton aimable empire. Tu fixeras l'amour que ton sexe m'inspire I
Il A propos, écrivait Bièvre à une amie inconnue, sans doute Mlle Contât (1), à propos, Mole ne trouve pas clair le couplet du premier acte : « 0 toi, qui que tu sois, etc. » ; que, pour qu'il fût clair et qu'il dialoguât (car il veut qu'un couplet isolé dialogue avec lui-même), il faudrait que le Marquis annonçât d'abord qu'il lui faudrait une femme de telle et telle façon, et qu'alors l'apostrophe viendrait à propos; d'après cela, si ce couplet paraissait faire longueur aux répétitions, nous pourrions le retrancher. » Mole eut gain de cause, et les vers en question furent supprimés.
A coup sûr, le poète avait adressé à Mlle Contât, comme à Mole, des recommandations minutieuses : le brouillon en est malheusement égaré; les papiers du marquis renferment du moins celles qu'il fit remettre à Mlle Olivier, jouant Rosalie dans le Séducteur.
Bien que Darmance l'ait insultée en dédaignant sa main, Rosalie ne peut cesser de l'aimer, écrivait l'auteur à son actrice; elle n'est pas insensible aux hommages d'un grand seigneur, à la perspective de porter un beau nom, t mais son amour-propre seul es+
(1) Dossiers de l'auteur (brouillon de lettre).
consolé », et cet amour-propre, aiguillonné par le Marquis au quatrième acte, détermine la jeune fille à se laisser enlever.
Elle ne m'aime pas, mais la tête est perdue,
dira le gentilhomme. « Telle est la nuance très délicate et très importante de ce rôle, remarquait Bièvre, l'actrice qui en est chargée tient dans ses mains le hut moral de la pièce, qui consiste à démontrer que, sans amour même pour un séducteur, il est telles circonstances où l'on n'est point encore à l'abri de la séduction. Ces notes préparatoires sont indispensables dans l'étude d'un rôle nouveau où l'on n'a point en mains la pièce entière pour y chercher ses instructions, et surtout quand l'auteup ne se montre pas.
« Rosalie doit faire preuve d'un cœur infiniment sensible : j'ai indiqué même quelque chose de plus, autant qu'on peut le faire décemment au théâtre :
Par le besoin d'aimer votre cœur tourmenté... Incertain dans son clioix, mais pressé de se rendre...
En même temps, la jeune fille respirait l'ingénuité et l'innocence, et l'auteur signalait à l'actrice les « vers de conduite » dépeignant le caractère de la tendre héroïne.
Le quatrième acte était capital pour Mlle Olivier; il importait, pour bien jouer la grande scène de la séduction, qu'elle se pénétrât de son personnage. Dans cette scène huitième, « le Marquis va entourer Rosalie de malheurs, tous porteront coup, et cette gradation doit être sentie ». Quand la jeune fille se trouve en présence du gentilhomme, elle veut fuir, mais il feint de s'évanouir (1), et, c si elle revient sur ses pas, ce n'est qu'un sentiment d'humanité au cas que cet homme se trouve avoir besoin de secours » . La curiosité la pousse ensuite à rester, puis le Séducteur lui persuade « qu'elle a perdu tout ce qui lui était cher, son père, Darmance, Orphise; elle ne voit plus que la perspective d'une prison éternelle ou d'un mariage ridicule, tout espoir est perdu et sa tête achève de s'égarer. 11 ne lui reste pour se défendre que son innocence et les principes qu'inspire une excellente éducation, mais cet égarement n'arrive que par degrés ».
Aujourd'hui, le public des théâtres manifeste peu ses sentiments;
(1) L'épisode de l'évanouissement simulé, mal accueilli par la Cour, fut retranché lors des représentations parisiennes. Imprimant sa pièce, Bièvre le rétablit entre guillemets, et l'accompagna de la note suivante : « J'avais pensé que Rosalie devait résister à tous les moyens que le Marquis avait employés jusque-là pour la déterminer ù rester un moment, et j'avais imaginé celui-ci pour donner à une jeune personne très innocente un motif plus excusable. Le sort qu'il a eu à la Cour m'a fait prendre le parti de le supprimer à Paris; mais j'avoue que je suis encore dans l'incertitude sur l'elfet qu'il y aurait jjroduit. Je soumets ce doute au jugement du lecteur. »