CHAPITRE II
Prédictions du marquis de Biévre sur le sort du Séducteur. — Conseils de ses amis après la représentation de Fontainebleau. — Examen des critiques formulées contre la pièce. — Dédicace du Séducteur à Monsieur, comte de Provence. — Ses différentes éditions.
On trouve dans les papiers du marquis de Biévre un curieux document intitulé : Prédictions sur le sort du Séducteur à Paris, ce
(1) Dossiers de l'auteur.
17 octobre 1783 (1). Vingt jours avant la première représentation, Bièvre en certiflait le succès et dépeignait les sentiments qui, selon lui, allaient agiter le public aux différentes scènes.
« Tout le premier acte, commence-t-il, étonnera par le style, par l'abondance et la variété des détails qui se succèdent presque sans interruption, non que l'auteur prétende être supérieur en cette partie à ses contemporains, mais parce que le tout a un caractère et une physionomie qui ne tient à la manière de pei-sonne, et que l'originalité est toujours piquante. Je crois qu'à cet égard l'auteur paraîtra neuf absolument, et, qu'avant la fin de l'acte, on cessera déjà de donner la pièce aux deux écrivains qu'on a nommés, et surtout à M. Palissot, dont le style et la manière sont à jamais connus; quant à M. de Rulhière, des gens impartiaux ne peuvent véritablement prononcer ni sur la mesure de ses moyens dramatiques, ni sur son impuissance : ce qu'on connaît le mieux de lui, c'est sa réputation. »
Suit un examen de ce premier acte, où chaque scène motive des affirmations comme : « Les détails suivants seront écoulés avec plaisir », ou : « Je m'attends à un applaudissement pour la scène entière », ou : « Ces traits feront rire », ou encore : « Ce dialogue sera suivi avec le plus grand plaisir. » A la scène cinquième, contenant un cours de galanterie professé à Darmance par le Marquis, Bièvre écrit ces lignes où l'on voit que les acteurs d'aujourd'hui, loin de créer un genre nouveau, sont à leur insu des élèves de Mole : « Le matin de la vie appartient aux amours, etc., c'est à cette tirade que l'on commencera à chercher l'auteur de la pièce sous d'autres noms que ceux qui ont été cités, ce morceau aura sans doute quelque succès, surtout si l'acteur ne le débite point comme une adresse de lettre, ce qui lui arrive souvent par système, pour être naturel, lorsque les vers exigent au contraire une manière soutemie et soignée. 11 y a bien une scène du Méchant qui a quelque rapport avec celle-ci, mais la différence des motifs et du ton sera très sentie par les gens qui ne seront point malintentionnés. »
Ces derniers mots contiennent une allusion à la cabale dont l'auteur redoutait les manœuvres; tout à l'heure, en officier d'étatmajor pour batailles littéraires, on le verra prévoir les attaques de l'ennemi et les ripostes du public éclairé. La première partie du compte rendu anticipé se termine par cet oracle : « La conclusion de l'acte fera le plus grand plaisir; les flatteries que le Marquis y distribue feront un effet très piquant, et il y aura un bel applaudissement pour l'acte entier. Il restera aussi un grand motif de curiosité pour les suivants : on désirera les deux femmes si fort annoncées, on pensera d'ailleurs que l'auteur a commencé son vol bien haut et qu'il aura de la peine à le soutenir. »
(1) Dossiers de l'auleur.
COMPLAISANTES PREDICTIONS 357
Bièvre n'attribuait pas au second acte une aussi complète réussite : i On y admirera combien le style d'Orphise diffère de celui du Marquis, et l'on saura gré à l'auteur d'avoir ainsi détaché cette convenance, ce qui n'est pas commun aujourd'hui; on trouvera fort piquante la partie d'échecs engagée entre le Séducteur et l'amie de Rosalie. Mais la fin de cet acte laissera les spectateurs moins contents que le précédent. Les envieux commenceront à être rassurés. »
Court moment de joie pour la cabale! En effet, au troisième acte, « la curiosité redoublera, la scène entre le Marquis, Zéronès et Orgon étonnera par la vivacité du dialogue, le comique de la situation, qui fera un peu ressouvenir de Molière sans être une imitation ». Enfln, la gaieté qui termine l'acte «. laissera les spectateurs enchantés ». Un bon stratégiste, cependant, devait tout envisager : a II est possible, ajoutait l'auteur, que les cabaleurs se fassent un projet de murmurer aux embrassades que le Marquis promet dans la scène avec Zéronès, mais le reste du public défendra ces endroits-là avec force. »
La prédiction sur le quatrième acte, partie capitale de la pièce, signale d'abord « un effet de réflexion qui fera honneur à l'auteur dans son plan » ; Bièvre prévoit « l'agitation des spectateurs », « le silence profond j du parterre au monologue précédant la scène de séduction, enfin « une attention plus forte encore » à l'entrée de Rosalie, t C'est là, dit-il, le moment de la pièce, et celui où la canaille malintentionnée fera tous ses efforts, mais j'espère beaucoup dans l'intérêt qui agitera le public en cet instant ; après le prétendu évanouissement du Marquis, il n'y aura plus de danger... et un applaudissement général couronnera cette scène. » Plus loin, Bièvre voit les spectateurs « frémir autant qu'on peut le faire dans une comédie » ; tels vers « frapperont par leur harmonie et leur fraîcheur », on croira Rosalie perdue, et le public restera « dans une grande agitation » .
L'agitation et l'incertitude augmenteraient encore au cinquième acte : « La pièce se terminera-t-elle en catastrophe? Le dénoùment sera-t-il heureux? On croira peut-être n'avoir pas vu de comédie qui ait cette force dramatique. » Quand Rosalie fera quelques pas vers le carrosse du Séducteur, le public frissonnera. « La cabale, s'il y en a une, donnera à cette impression un autre caractère, mais enfin, à l'arrivée de Darmance, les dangers seront passés, et le succès de la pièce sera assuré : il doit y avoir là un grand applaudissement. » En voyant les deux jeunes gens, enfin désabusés, s'engager à nouveau leur foi, a. on pleurera avec plaisir, et l'on sera charmé de trouver là toute la morale de la pièce ».
Au moment où Bièvre écrivait ces prédictions, il ne soupçonnait pas les ennuis que son dénoùment allait lui causer quelques jours
plus tard; comme toutes les parties de sa pièce, la fin lui semblait digne d'éloges : « Le l'etour du Marquis pour être témoin du mariage des jeunes gens, du congé signifié à Zéronès, et l'insinuation qu'il court risque d'être arrêté, plairont sans doute alors, et l'on observera avec estime que l'auteur s'est jeté hardiment au milieu des difficultés de son sujet sans avoir recours aux ressources ordinaires qui auraient été la conversion du Marquis, ou de le faire arrêter quand on aurait voulu finir la pièce. »
Ainsi, dans les trois premiers actes, Biévre voyait les spectateurs livrés successivement au plaisir, à la gaieté, à la surprise, à la curiosité, au charme; pendant les quatrième et cinquième, ils seraient en proie au souci, à l'agitation, à l'incertitude, à l'angoisse, à la surprise, à l'attendrissement et à la joie. La » première » serait donc un triomphe.
ï Voilà ma prévision sur le sort de cet ouvrage, terminait le marquis, tout cela sauf les accidents étrangers à la pièce, et les efforts d'une cabale qu'on ne pourrait calculer; je doute cependant qu'ils puissent suffire pour abattre entièrement cette comédie qui se relèverait d'ailleurs aux représentations suivantes. Au reste, les gens de sens froid distinguent parfaitement ce qui tient à la cabale ou au jugement sain du public, mais, généralement, il y a dans le plan et dans les préparations des traits qui ne pourront être entièrement saisis qu'après plusieurs examens. Et cependant, si cette comédie tombait à plat et même honteusement, je conviendrais sans peine que j'ai tort, puisque je ne me suis point encore essayé, et que je n'ai point acquis dans cet art la connaissance de la proportion et de l'accord de ma théorie avec la perspective théâtrale ; cet accident d'ailleurs est arrivé à nos plus grands auteurs dramatiques au milieu de leur carrière, et, d'après ces exemples frappants, il est défendu d'avoir de la confiance avant l'événement, ï
Le marquis de Biévre fut satisfait du succès qu'il obtint à Fontainebleau devant la Cour, le 4 novembre 1783; mais la véritable consécration se donnait à Paris; ne voulant rien négliger pour la gagner, l'auteur réclama de ses amis les observations que leur suggérait la pièce : il aurait le temps d'en tenir compte avant d'affronter la scène de la Comédie-Française. Aussitôt, on l'accabla de conseils : on l'engageait à refondre l'ouvrage pour le diviser en trois actes et non plus en cinq, car l'action y gagnerait en clarté. En outre, les spectateurs de la Cour tenaient à voir le vice puni et la vertu récompensée; à leurs yeux, le héros de la pièce ne recevait pas un châtiment proportionné à sa perfidie. Mélise assurait bien
Que depuis plusieurs jours tous ses pas sont suivis;
On a sa dévoiler son Jiorrible conduite.
Rien ne peut le sauver que la plus prompte fuite.
LE DÉNOUMENT DU SEDUCTEUR 359
Mais le Séducteur semblait peu craindre la prison et terminait la pièce par une plaisanterie : il fallait absolument changer ce dénoùment, qui déplairait au public parisien.
Pièvre ne consentait pas à modifier la division de sa comédie; pour suivre au moins le second avis, il improvisa un nouvel épilogue. A la dernière scène, des exempts appelés par Damis et Mélise s'emparaient du coupable, et Orgon rendait grâce au « pouvoir souverain » qui le vengeait ainsi. Autre ennui : à la Cour, on ne goûta pas cet embastillement : « Vous renouvelez la punition de Tartufe, et dans les mêmes termes, disaient les gentilshommes de lettres, ajoutez que nous vivons sous un prince ennemi de la séduction, et l'imitation sera complète. »
Bien que Mole parût approuver la modification, le marquis de Bièvre en imagina une autre et il écrivit à son Égérie inconnue (1) : « Mes amis de Versailles trouvent que mon second dénoùment ressemble à Tartufe et me conseillent de le changer. Mole le trouve bien, il n'y a que le mot de « pouvoir souverain » qui lui paraît rappeler Tartufe, et je pourrais mettre à la place la « juste autorité B. Mais voici, ma chère amie, une variante que je vous prie d'examiner; c'est une idée qui m'est venue pour satisfaire nos amis et qui pourra rendre le dénoùment plus chaud. A la scène cinquième, Orgon congédierait ainsi Zéronés :
Va : dis au scélérat à qui tu t'es vendu
Que le mépris public, qui vous est si bien dû,
Suffit à mon courroux ainsi qu'à ma vengeance.
« Le dénoùment serait sans doute plus précipité, et il n'est pas douteux qu'après le compliment fait à Zéronés le public sentira parfaitement que le Marquis aura pris le parti de s'en aller; les quatre vers de Mélise à Orphise au commencement de l'acte indiquent que la justice est à ses trousses, ainsi on peut présumer qu'il sera puni tôt ou tard. Voyez si tout cela est satisfaisant, je m'en rapporte à vous pour soulager le pauvre auteur qui commence à s'ennuyer de son métier. Renvoyez-moi l'acte avec votre réponse et recevez un baiser de votre tendre ami (2). »
Mais après réflexion, Bièvre garda sa lettre, sans même l'avoir pliée. Peut-être les a qui » et les « que » émaillant sa troisième variante lui semblèrent manquer d'élégance : il revint à la seconde.
Si Mole consentait à la punition finale, il tenait surtout à ce que la pièce se terminât sur un mot de lui : avec l'arrestation du Séducteur, ce désir n'était guère réalisable. Comme on se trouvait au 7 novembre, veille de la « première » à Paris, Bièvre dut prendre un parti : renonçant à satisfaire Mole, il adressa son second dé-
(1) Probablement Mlle Contât.
(2) Dossiers de l'auteur.
noûment à M. de la Porte, « secrétaire, répétiteur et souffleur « du Théâtre-Français, pour qu'on le substituât dans les différents rôles à celui de Fontainebleau. Il légitimait ainsi la modification : « L'auteur prie M. de la Porte de faire passer ces coiTections le plus tôt possible; il y aura peu de vers à apprendre, et une répétition d'un quart d'heure demain matin suffira pour s'assurer de l'ensemble le soir. Je m'imagine que ces changements plairont à tout le monde. On a vu avec peine reparaître le Marquis dans le moment où tous les honnêtes personnages de la pièce sont heureux. Sa plaisanterie a fait rire, sed mmc non erat hic lociis. D'ailleurs je la rétablis au commencement de l'acte, elle v fera moins d'effet, mais elle ne sera pas déplacée. Enfin, par ces changements, Mélise et Damis ne sont plus, à la fin de la pièce, des personnages indifférents. ]\Iolé tenait un peu à l'apparition du Marquis au dénoûraent, mais, sans doute, il se prêtera de bonne grâce à mes raisons. Je prie les acteurs qui ont bien voulu accepter des rôles dans ma pièce de se joindre à moi pour l'y déterminer; il me tarde bien de les remercier tous du zèle et de l'intérêt qu"ils ont témoignés à l'auteur; ce sei'a mon premier empressement lorsque mon masque, qui commence déjà à se détacher, sera tout à fait tombé (1). »
Le marquis de Biévre comptait sans l'entêtement de Mole : quelques heures avant la « première », il reçut de cet acteur une lettre sans doute persuasive, car il s'empressa de contremander à M. de la Porte les instructions de la veille, et la pièce fut jouée comme à Fontainebleau, Peu après, imprimant sa comédie, Biévre la faisait suivre de cette note : « Le dénoùment que l'on vient de lire est véritablement celui que je préfère, et que je me suis obstiné à ne point changer, depuis que j'ai terminé cette comédie. Après la représentation de la Cour, ébranlé par les conseils de quelques personneSj je l'avais changé, et le jour de la première représentation à Paris, j e croyais encore à midi qu'on exécuterait le nouveau. Une lettre du grand acteur à qui j'ai tant dobligation m'a déterminé à rétablir l'ancien, et je ci'ois qu'il avait raison; le lecteur en jugera (2). j
Le comte et la comtesse d'Angiviller, retenus à Fontainebleau, n'assistaient pas à la « première s de Paris; dès le lendemain matin, Biévre s'empressa d'annoncer à ses amis la réussite de sa pièce à la Comédie-Française, et le Surintendant des bâtiments royaux lui écrivit immédiatement cette affectueuse lettre, dont quelques lignes font allusion à l'auteur des Philosophes, Palissot :
(1) Le brouillon de cette lellre est conservé par l'auteur.
(2) Le Séducteur, édilion de 1783, p. 131. A la suite, Biévre donne une variante du second dénoùment, où le mot « pouvoir » figure sans l'épithète de " souvei'ain » :
Rendons grâce au pouvoir qui nous a tous vengés.