‹ Le marquis de BièvreChapitre 149 sur 185 · LETTRE DU COMTE D'ANGIVILLER · texte numérisé non relu

LETTRE DU COMTE D'ANGIVILLER

« Vous êtes bien aimable, mon cher de Bièvre, de nous envoyer d'aussi bonnes nouvelles, avec autant de promptitude. Vous le deviez à l'intérêt bien vrai que nous y prenons, mais nous ne sommes pas moins touchés de l'attention pleine d'amitié! Je le suis d'autant plus pour mon compte que je vous avoue que je n'étais pas sans crainte. Il est certain que le nom qu'on avait pris pour le père de la pièce n'était pas favorable au succès ; et il l'est aussi que d'avoir fait naître ce soupçon est une chose défavorable auprès des gens de lettres, qui ont toujours une grande influence sur les premiers jours. C'était un motif de plus pour moi pour désirer que vous retranchassiez plusieurs mots de philosophie, indépendamment du goût qui me paraît un peu blessé dans l'affectation. Vous aurez vu cela plus clairement encore à Paris, et j'imagine que vous y ferez successivement quelques corrections de détail.

« Je ne suis pas surpris du succès du quatrième acte, c'est là où est principalement le vis comica. Ce succès sera même plus grand quand l'impression d'horreur sera détruite; comme je vous le disais le premier jour, plus ces sortes de scènes sont bien faites, moins elles obtiennent d'applaudissements; leur véritable succès tient à l'horreur, et nuit à léclat, mais on en est dédommagé par l'estime. Si MoIé mettait un peu moins de persiflage dans une grande partie du rôle, il produirait encore plus d'efl"et. Le spectateur est assez dans la confidence du rôle, pour n'avoir pas besoin d'être averti qu'il trompe; alors, plus il aura l'air vrai, plus il sera « le Séducteur »; je ne doute pas que le succès n'aille en croissant, et je ne doute pas encore qu'on ne déchire la pièce, mais les morceaux en seront bons. Le bruit public est bon pour vous ici; en général, on est content, et je n'ai entendu aucune critique amére. Je voulais porter à Monsieur la nouvelle, il était rentré, je ne l'ai pu voir, je le verrai ce soir. A propos de lui, un homme d'esprit a véritablement deviné hier que la pièce était de ce prince. Je ne l'ai pas désabusé, comme vous croyez bien. Mme d'Angiviller et moi sommes enchantés du succès comme vous croyez bien, et bien touchés de votre marque d'amitié, dont en mon particulier je sens tout le prix. Elle vous dit mille choses tendres; comme il faut que le mari se retienne sa supériorité, je vous en dis deux mille, et, qui pis est, je les pense et les sens. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher de Bièvre ; faites-vous pardonner votre talent par de la modestie, et laissez-le voir, pour faire voir que vous valez mieux que vos diables de calembours, sur lesquels les sots vous jugent et les gens d'esprit sont obligés de vous excuser. Vale et ama tuum ex animo. Ce 9 novembre 1783 (1). »

(1) Lettre insérée dans le Roman du comte d'Angiviller, par P. Froma- GEOT, Paris, Picard, 1907, p. 50.

Le lendemain de la « deuxième », M. de Bièvre reçut cet autre billet : « Je suis retourné hier, j'ai été enchanté de l'ouvrage et du succès ; la pièce marche bien, les changements sont heureux, les coupures heureuses. Tous les traits brillants dont elle est semée ont été sentis parce qu'ils ont été entendus. Il y a encore eu de la cabale, mais elle n'a pas eu beau jeu! Surtout dans le coin où j'étais, elle a été écrasée. Il y a peut-être encore quelque embarras dans le cinquième acte. Au reste, je vous félicite du courage que vous avez eu de tenir bon et de rester en cinq actes : c'était moins mon sentiment particulier que je vous avais énoncé que le sentiment de quelques amis et de plusieurs Comédiens. Encore une fois, vous avez bien fait de l'ésister au torrent et de n'avoir point déshonoré votre ouvrage (I). »

Ainsi, le public iustiOait par ses applaudissements les Prédictions du marquis de Biévre. Mais les journalistes littéraires, comme le prévoyait M. d'Angiviller, s'attachèrent bientôt à» déchirer » le Séducteur.

On critiquait d'abord la conduite de l'ouvrage : « Quelque embrouillée que soit l'intrigue de la comédie qu'on a donnée hier pour la première fois, disait l'abbé Aubert, nous allons essayer, par rapport à l'accueil que le public lui a fait, d'en tracer rapidement le plan (2). » La Harpe, Mouffle d'Angerville et Geoffroy (3) blâmaient la marche de la comédie ; Meister écrivait : « L'action dramatique tient à des fils si embrouillés, si difficiles à saisir, qu'il faudrait presque transcrire tout l'ouvrage pour en donner une juste idée (4). » D'ailleurs la pièce manquait d'unité; comique pendant les trois premiers actes, elle tournait en un drame triste et noir : « bigarrure déplaisante » , observait Mouffle (5) . « Les beautés vont en décroissant, lisait-on dans le compte rendu de l'abbé Aubert, tout le cinquième acte et une grande partie du quatrième ont une teinte rembrunie qui tranche avec le coloris brillant des trois autres, et l'on regrette à la fin qu'une comédie en partie aussi élégamment écrite rappelle l'idée qu'Horace, au commencement de son Art poétique, donne d'un tableau composé de pièces mal assorties :

ut turpiler atrum Desinet in piscem mulier formosa superne (6). »

D'autres critiques jugeaient au contraire les deux derniers actes comme les meilleurs. Pour La Harpe, la situation du cinquième, « la

(1) Dossiers de l'auteur: ce billet est signé d'un simple paraphe.

(2) Affiches, annonces et avis diven (Petites Affiches), 9 novembre 1783.

(3) Année littéraire, 1783, t. VllI, p. 289 et suiv.

(4) Correspondance de Grimm, t. XIII, p. 389.

(5) Mémoires secrets, t. XXIII, p. 283-284.

(6) Petites Affiches du 20 décembre 1783.

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