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LE SÉDUCTEUR ET LA CRITIQUE

seule intéressante de la pièce s, en décida le succès (1). Le rédacteur de YAlmanach des Muses admirait « deux scènes considérables très bien filées, surtout celle de la séduction au quatrième acte (2), et Meister qualifiait cette dernière de « scène sublime s. A Fontainebleau, on ï claqua s beaucoup plus la fin de la pièce que son début : « Il est flatteur, écrivait Métra, d'avoir obtenu les applaudissements de la ville pour les trois premiers actes et les applaudissements de la Cour pour les deux derniers, disparité d'opinions qui pour l'auteur est l'équivalent d'un plein succès (3).

On appréciait les caractères des personnages avec la même discordance, ï Le Séducteur, écrivait Mouffle, se peint plus en paroles qu'en actions, il n'a point cette finesse, cet art, ce talent enchanteur qu'il lui faudrait. Il ne réussit que par la bêtise des autres personnages. D Opinion qu'un poète traduisait ainsi le 13 novembre :

Si le Séducteur m'a séduit,

S'il est plein de grâce et d'esprit,

Tous ceux qu'il trompe n'en ont guère.

Et, reprenant cet épigramme^ un correspondant de l'abbé Aubert, « M. de B. », disait à son tour en des vers adressés au principal personnage de la comédie du Séducteur :

Certes il ne faut point tant d'esprit pour séduire Quand on n'est, comme vous, entouré que d'oisons (4).

Métra reprochait au marquis de Biévre d'avoir « confondu le caractère d'un séducteur avec celui d'un suborneur, nuance à la vérité difficile à saisir (5j » . Pour le prince de Ligne, « le Séducteur était un tracassier, et un intéressé dont le but ôtait tout le charme qu'on attendait de ses séductions (6) » . Sautereau de Marsy appréciait plus favorablement le grand rôle de la pièce : « Qu'un homme à la mode séduise quelque belle qui a du penchant pour lui, rien de plus ordinaire : mais tourner la tète à une jeune personne à laquelle il n'a pas inspiré d'amour, voilà le chef-d'œuvre du héros de la nouvelle pièce, et ce qu'on n'avait pas encore tenté de rendre vraisemblable. »

L'ancien laquais Zéronès (7) ne rencontrait pas d'admii'ateurs

(1) Correspondance littéraire, Paris, 1801. Tome IV, p. 167, et Cours de Littérature, Paris, 1834, t. II, p. 370 et suiv.

(2) Almanach des Muses de 1784, p. 280. Ce rédacteur était probablement Sautereau de Marsy, directeur du recueil périodique.

(3) Correspondance secrète, t. XV, 12 novembre 1783.

(4) Journal de Paris du 13 novembre et Petites Affiches du 17. La signature « M. de B... » cachait probablement M. de Rulhière.

(5) Correspondance secrète, t. XV, 12 novembre 1783,

(6) Mélanges militaires, 1804, t. XXVII, p. 112.

(7) Le nom de Zéronès, personnage de nullité complète, contenait intentionnellement le mot zéro.

parmi les critiques. On le trouvait trop plat, trop bas, et il inspirait à M. de Chamois <i plus de dégoût que de mépris )).Le Journal de Paris craignait ^ qu'en attaquant la fausse philosophie, il n'en rejaillît quelque avilissement sur la véritable ». Aux yeux de l'abbé Royou, le personnage manquait de vraisemblance : ignorant jusqu'à l'orthographe, il ne pouvait passer, même aux yeux des sots, pour un « prodige de lumières (1) Ji.La Harpe voyait en Zéronès un mauvais sosie de Carondas, le secrétaire-psychologue mis en scène par Palissot : dans cette imitation des Philosophes, Bièvre « confondait l'avilissement avec le ridicule » ; son Zéronès montrait un degré d'abjection contraire aux bienséances théâtrales «.Et l'abbé Aubert écrivait : « Un misérable qui parle toujours de philosophie ne pouvait manquer de déplaire à la partie saine du public. » Cependant, d'après Meister, » la manière dont l'ancien laquais plaçait ses apophthegmes philosophiques à tort et à travers excitait les plus grands éclats de rire » .

Aujourd'hui, on peut reconnaître que le marquis de Bièvre, en ridiculisant la fausse philosophie dans son personnage de Zéronès, montrait un réel courage. Par de semblables attaques, Palissot avait encouru la vengeance des Encyclopédistes, et le fait même qu'on lui attribuait tout d'abord la comédie du Séducteur nuisit au succès de l'ouvrage : M. d'Angiviller l'expliquait fort clairement dans sa lettre du 9 novembre 1783.

Les autres caractères paraissaient à Mouffle d'Ânger ville a indignes et se contredisant ». Les dupes du Séducteur, remarquait l'abbé Aubert, « encourent chacune des reproches, Rosalie même est coupable, cela diminue l'intérêt que le spectateur prend à leur sort ï. Tour à tour crédule ou barbare, Orgon semblait à Meister c d'une imbécillité qui n'est pas assez décidée pour être comique, et trop sotte pour ne pas être ennuyeuse ». Orphise, amie de Rosalie, causait « beaucoup et bien i, mais n'agissait pas. Damis et Mélise pouvaient disparaître de la pièce sans que l'action en soit obscurcie. Seul, Darmance trouvait grâce aux yeux des critiques, car 0 il intéressait, contrastait heureusement avec le Séducteur et devenait très nécessaire au dénoùment ».

Sautereau de Marsy félicitait Bièvre d'avoir employé dans sa comédie des moyens « sortant de l'ordre commun (2) i ; il lui reprochait seulement de faire tomber entre les mains d'Orgon, au quatrième acte, des couplets satiriques composés sur lui par le Marquis : trop banale façon de mettre le bonhomme en rage. Mouffle écrivait au contraire : c Les moyens dont l'auteur se sert sont peu honnêtes, grossiers, et déjà employés par ses prédéces-

(1) Journal de Monsieur, 1783, t. VI, p. 145 et suiv.

(2) Journal de Paris, 9 novembre 1783.

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