‹ Le marquis de BièvreChapitre 16 sur 185 · LES JOURNALISTES DE CROUPIGNAC · texte numérisé non relu

LES JOURNALISTES DE CROUPIGNAC

Bièvre eut un succès incroyable; en quelques jours, plusieurs éditions in-8 et in-32 furent épuise'es. Mais aucun périodique n'en rendit compte : la lutte s'aigrissait entre le calembouriste et les « folliculaires » . On trouve en effet dans ses papiers quelques pages satiriques où les journalistes sont traités avec un spirituel mépris (1). En tête du petit pamphlet, qui est d'une écriture inconnue, le Mousquetaire traça lui-même la date : 1770; ces pages furent probablement dictées par lui, à la suite de ses démêlés d'avril 1770 avec le Mercure de France. Quoi qu'il en soit, on y rencontre des idées qu'il mit plus tard en vers dans la comédie des Réputations.

Jamais le mot d'Horace Genus irriiabile vatum (la race irritable des poètes) ne fut aussi vrai que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Les moindres auteurs n'admettaient pas qu'on discutât leurs œuvres. Le dieu de l'époque, Voltaire, donnait l'exemple : une critique l'exaspérait, et son acharnement contre Fréron ne paraît plus en proportion avec les petites attaques de l'Année littéraire. Dans le Mémoire du citojjen de Croupignac, Bièvre épancha librement son humeur contre les articles du Mercure.

L'auteur se propose d'établir à « Croupignac » , pour l'honneur et la perfection des lettres, deux principaux journaux littéraires, auxquels il imposera d'ingénieux règlements : I Les ouvrages bons ou mauvais qui seront loués par l'un, explique-t-il, seront déchirés par l'autre, ce qui ne pourra que ranimer l'émulation des gens de lettres; en effet, comme les éloges et les critiques outrés nuisent également au progrès des talents, nous ne connaissons point d'autres ressources pour empêcher un auteur d'être loué ou critiqué généralement. D'ailleurs, comme ces journaux ne paraîtront pas dans le même temps, il n'y aura point de quiproquos qui puissent exposer les gens de lettres à être loués ou déchirés par les deux journalistes à la fois. »

De cette façon, quand un auteur donnerait à chacun de ces messieurs « une égale volée de coups de bâton » , son ouvrage

(1) Dossiers de l'auteur.

n'en sera pas moins loué par l'un et déchiré par l'autre : « En elïet, celui qui fera paraître sa feuille la première se soulagera bien sur le compte de celui qui l'aura battu, mais le journaliste qui suivra aimera mieux dire du bien de l'ouvrage nouveau que d'être de l'avis de son camarade. ->

Cette égale répartition de blâmes et d'éloges détruira deux ennemis toujours fatals aux progrès des lettres, l'amourpropre et le découragement. Pour l'obtenir plus sûrement, on créera beaucoup d'autres feuilles, à la suite des deux principales : leurs rédacteurs « n'ayant pas un habit à eux, compileront les compilations des premiers d ; en multipliant ainsi les journalistes, on ne risquera pas d'appauvrir la République des Lettres, car « des gens capables de créer refuseraient nos offres; il faut être a])solument impuissant pour préférer le dégoût de commenter la population au plaisir d'y concourir ».

Plus loin, l'auteur légitime ses projets en affirmant qu'il ne saurait exister d'excellent critique : " Nous savons qu'un bon journaliste est un être de raison, qu'il ne faudrait confier cet emploi qu'à celui dont le cerveau serait le dépôt de toutes les connaissances humaines; or, des savants, accoutumés à lire dans le grand livre de la nature, ne s'assujettiraient point à sacrifier leurs jouissances au triste engagement d'apprécier tous les ouvrages nouveaux, et de faire part de leurs remarques trente ou quarante fois par an, pour le profit des sots et des ignorants — car les gens de goût n'ont pas besoin de voir par les yeux des autres. — Nous savons qu'un journaliste équitable est un être plus imaginaire encore, puisqu'il faudrait par cela supposer un homme sans passions, sans intérêts et sans amitiés. »

Après avoir tracé le plan des journaux destinés « à couvrir les cheminées et les tables de nuit de Croupignac » , l'auteur annonce comment il les nommera, et la satire devient ici tout à fait claire : l'un d'eux^, annonce-t-il, s'appellera \e Mercure... « Ce nom pourrait d'abord effaroucher le lecteur, et surtout les dames, mais nous devons les prévenir que, le journal en question devant être l'ouvrage d'une société de gens de lettres, nous n'avons ici en vue que le " messager des dieux t, émané

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