LE SEDUCTEUR ET LA CRITIQUE
seurs. !) L'abbé Aubert reconnaissait dans le Séducteur une imitation des Liaisons dangereuses, roman de M. de Laclos paru l'année précédente. Quant à l'abbé de Fontenay, il n'accordait à la pièce aucune originalité : a Un homme d'esprit, et de beaucoup d'esprit, lit le Méchant, Clarisse, les Liaisons dangereuses, la Coquette corrigée, etc., etc., etc., il possède le ton du jour, toutes ces petites nuances que l'œil du grand monde saisit, mais qui ne sont point les couleurs du génie; il connaît le mécanisme, la facilité, la grâce du vers, cette tournure agréable qui prête un air d'originalité à la pensée la plus commune. La fée réminiscence surtout lui passe une infinité de fois sa main sur le front, et ensuite il se met à composer un tissu de saillies, de Ters heureux; il lui plaît d'appeler cette production une comédie à laquelle il donne le nom du principal personnage : voilà précisément l'œuvre prétendue dramatique de M. le marquis de Biévre (1). i
Dans leur appréciation du style, les critiques se montraient presque unanimes. Si l'abbé de Fontenay le jugeait « incorrect et diffus 9, si Geoffroy ne lui trouvait pas l'aisance et la rapidité convenant à la comédie, Marsy vantait 4 la versification très brillante, pleine de grâce et d'esprit i> ; l'abbé Royou admirait « une foule de vers agréables, des tirades heureuses et des scènes où l'intérêt s'allie à la finesse s ; l'abbé Aubei't signalait « des détails infiniment agréables et qui pétillent d'esprit, une versification correcte et des tirades entières écrites avec toute la facilité et la délicatesse possibles » ; Meister constatait que l'auteur i avait saisi mieux que la plupart de nos jeunes auteurs le vrai ton de la comédie; les détails de sa pièce étaient brillants, son style plein d'élégance, presque toujours naturel et facile ».
A la vérité, si l'on parcourt le Séducteur après les autres écrits du marquis de Biévre, on s'étonne de n'y pas rencontrer ces longues phrases, ces suites d'incidentes qui alourdissent le Mémoire ■pour M. de Voltaire ou les Fragments d'un voyage en Italie. Le vers, presque toujours alerte, encadre de concises propositions. Comme la lecture de la deuxième œuvre théâtrale du calembouriste inspire la même remarque, on reste surpris qu'il puisse exister une différence aussi notoire entre la prose d'un écrivain et son style poétique.
Adressant au Séducteur les mêmes éloges que ses confrères, Mouffle d'Angerville félicitait Biévre <i de s'être refusé à ces détails postiches où l'on trouve l'auteur plus que le personnage », sa comédie annonçait un vrai talent, et, si elle était froide, la faute n'en revenait pas à l'auteur, mais au sujet c qui prêtait peu au vis comica et n'amenait qu'une gaieté grimacée »; enfin on devait savoir gré au fameux joueur de mots « d'avoir fermé dans son ouvrage toute entrée
(1) Affiches, annonces et avis divers, dites Affiches de province, 19 novembre 1783,
aux calembours qui se glissent si impunément sur la scène » . En effet, les amateurs de pointes, passant vainement au crible chacun des vers du marquis, se désolaient de n'y rencontrer aucune équivoque.
Dans l'enthousiasme de la première représentation, les spectateurs déclaraient que le Séducteur se plaçait à côté du Méchant de Gresset ou de la Métromanie de Piron, et le Journal de Paris répéta cet éloge. « Sans partager un pareil engouement, écrivait Meister, on peut convenir que le Séducteur est la comédie la mieux écrite qu'on ait vue au Théâtre-Français depuis ces deux chefs-d'œuvre... Cette pièce nous a paru calquée à peu prés sur le Méchant de Gresset, comme les Philosophes sur les Femmes savantes; les grandes masses des deux tableaux sont absolument les mêmes, la différence n'est guère que dans les accessoires et dans les nuances. La conduite du Méchant est plus soutenue et plus raisonnable; mais il y a dans quelques parties du Séducteur plus de passion, plus d'intérêt, plus de mouvement dramatique. L'une et l'autre pièces doivent au mérite du style leur plus grand succès. »
Levacher de Chamois, dans le Mercure, s'indignait au contraire qu'on pût songer à établir un pareil parallèle : « Que faire, que dire lorsqu'un ouvrage plein de réminiscences, fardé d'un vernis de mode et dans lequel l'intérêt va toujours en décroissant, produit un engouement général? De quelle expression faut-il qu'un censeur impartial se serve pour ouvrir les yeux de l'écrivain qui débute par de grandes fautes et néanmoins avec le germe du vrai talent, lorsque le public applaudit à ses erreurs et que les périodistes les consacrent comme des beautés, sous les yeux d'une nation savante et dans un siècle de lumière? Qu'il est pénible et délicat l'emploi du critique qui n'aime que le vrai, ce vrai qui parle à tous les temps comme à tous les esprits ! >
Depuis 1747, aucune comédie de caractère n'avait paru valoir le Méchant: aussi, chaque fois qu'une pièce obtenait quelque succès, on souhaitait à son auteur la succession de Gresset. Billardon de Sauvigny, pour le Persifleur, et Palissot, pour YHomme dangereux, furent accusés par leurs ennemis d'avoir copié le Méchant, et loués par leurs amis de l'avoir égalé. Les mêmes discussions se renouvelaient à propos du Séducteur, et, d'après le prince de Ligne, le titre de marquis, « que ne portaient plus les auteurs depuis La Fare et Saint-Aulaire (1) s, contribuait à retenir sur l'auteur l'attention des critiques.
Malheureusement pour Bièvre, la lecture de sa pièce fit tourner le parallèle à son désavantage, et Meister donnait bientôt cette nouvelle appréciation de la pièce : « En comparant, loin des illusions du théâtre, le style de cet ouvrage à celui du Méchant, auquel
(1) Mélanges militaires, 1804, t. XXVII, p. 112.
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on avait osé le comparer dans l'ivresse de l'engouement qu'avait inspiré le succès des premières représentations, on est sans doute surpris que l'on ait pu se méprendre à ce point. Quelle prodigieuse distance de la pureté continue de Gresset à la facilité souvent très négligée de M. de Bièvre, de l'énergie, de la précision piquante de l'un à la mollesse souvent très vague de l'autre. On compterait presque les vers du Méchant qui ne méritent pas d'être retenus, on compterait bien plus aisément ceux du Séducteur qui pourraient mériter de l'être. »
Devant le succès du marquis, La Harpe songeait à la chute de ses tragédies et le dépit lui faisait écrire ces lignes : « Si M. de Bièvre avait de la réputation et des ennemis, à peine aurait-on rendu justice au peu qu'il y a de bon dans la pièce; mais comme c'est un homme du monde et sans conséquence, le Journal de Paris n'a pas manqué de comparer son style à celui du Méchant, dont une scène vaut mieux que vingt pièces écrites comme le Séducteur (1). » Quelques années plus tard, ces derniers mots, empreints d'une ridicule exagération, furent sévèrement appréciés par le critique Geoffroy. Le 16 floréal an X, on reprenait la comédie de Bièvre au Théâtre-Français de la République, et Geoffroy, consacrant au Séducteur le feuilleton littéraire du Journal des Débats, rappela le parallèle établi entre cette pièce et le Méchant : «. La comparaison, terminait-il. est flatteuse sans être tout à fait injuste, et La Harpe s'est permis une étrange hyperbole lorsqu'il a dit : « Un couplet du Méchant vaut mieux que cent pièces comme le Séducteur », assertion presque aussi forte que la supériorité infinie de Voltaire sur Sophocle. Rien n'affaiblit la vérité comme ces exagérations insensées (2). »
Au reste, La Harpe se montra plus modéré dans son Cours de littérature où il disait : « L'auteur du Séducteur, dont on aimait le caractère facile et sociable sans envier ses calembours, fut démesurément exalté par les journalistes dont le suffrage, comme on sait, s'adresse d'ordinaire beaucoup plus à la personne qu'à l'ouvrage : on alla jusqu'à comparer son style à celui du Méchant... La versification générale n'est ni dure ni incorrecte, elle a quelquefois une sorte d'élégance... Mais son élégance travaillée est bien loin de cette aisance heureuse, qui fait que le vers comique ne coûte rien à retenir parce qu'il semble n'avoir rien coûté à faire (3). »
La Harpe se trompait en attribuant au travail de l'auteur l'élégance de sa versification. Les brouillons du Séducteur sont égarés, mais l'on conserve ceux de la comédie des Réputations; or, on y
(d) Correspondance littéraire, 1801, t. IV, p. 167.
(2) Journal des Débais du 18 floréal an X.
(3) Coun de littérature, 1834, t. II, p. 370 et suiv.
constate que le marquis écrivait la plupart de ses vers en leur forme définitive, et raturait fort peu.
En composant sa pièce, Biévre avait voulu faire œuvre de moraliste, et un dernier reproche lui fut sensible.
s Pour l'exemple des mœurs, écrivait l'abbé Aubert, on voudrait que le Séducteur soit puni. » — a II n'a rien pour contredire sa morale, renchérissait l'abbé Rojou, il n'est fort que de la faiblesse des autres, on aurait désiré le voir aux prises avec un ennemi de la séduction. » L'abbé de Fontenay reprochait à l'auteur de faire aimer son héros : «; Ah! ne rendons pas le vice aimable! » s'écriait-il.
Ces critiques étaient modérées, mais le ton du Mercure de France blessa le marquis de Biévre. Visant les deux vers qui terminent la pièce, le journaliste Chamois déclarait : « Le Séducteur se retire avec une gaieté assez inattendue pour exciter le rire de ceux qui rient de tout, mais faite en même temps pour révolter tous les cœurs délicats, pour alarmer tous les esprits qui ont encore quelque respect pour la morale et ce qu'on appelle l'honnêteté publique. » Et il terminait : « Cet ouvrage est fondé en partie sur de mauvaises mœurs... Nous osons ajouter qu'une production dramatique qui n'a qu'un but vague et indéterminé n'est digne d'aucune estime, et qu'elle est digne de blâme quand elle blesse les mœurs ou qu'elle semble approuver leur relâchement. »
Le 9 novembre, après avoir lu l'aimable article du Journal de Paris, puis le compte rendu hostile des Petites Affiches, Biévre rédigea immédiatement pour Sautereau de Marsy et ses collaborateurs une réponse aux insinuations de l'abbé Aubert : « Je ne finirai point la journée. Messieurs, disait-il, sans vous rendre grâce du jugement favorable que vous avez bien voulu porter sur mon ouvrage, sans savoir peut-être que c'est le début d'un homme du monde. J'ai eu la hardiesse de le lancer sur la scène française en cachant ces deux titres, faits pour me concilier l'indulgence du public. Votre suffrage achève mon succès et comble la joie que vous jugez bien que j'en dois ressentir; je vous rends grâce surtout d'avoir indiqué au public le véritable but moral de la pièce, et celui qui me l'a fait entreprendre. Vous m'avez traité là en amis, je manque de termes pour vous exprimer combien j'en suis reconnaissant.
« Il est difficile de tout saisir dans un ouvrage en cinq actes à une première représentation. La chanson vous a fait tomber dans une équivoque, et je la supprimerai pour prouver que ce qu'on a pris pour un moyen n'était qu'un très inutile accessoire : je n'aurais pas répondu à un critique acharné qui aurait trahi à dessein la vérité, mais le ton de votre analyse me fait un devoir de vous éclairer sur une erreur qui vous a échappé, pair Tirapossibilité très réelle de saisir tous les détails d'un ouvrage de ce genre à la première vue.