‹ Le marquis de BièvreChapitre 152 sur 185 · LETTRE AU JOURNAL DE PARIS · texte numérisé non relu

LETTRE AU JOURNAL DE PARIS

« On cite dans les Petites Affiches le roman des Liaisons dangereuses (4) : mais je vous instruirai encore, Messieurs, que ma pièce a été lue à la Comédie en 1777, longtemps avant que ce roman parût. Vous aurez pu remarquer d'ailleurs que j'ai remonté plus haut, et que le caractère de Lovelace m'a donné seul l'idée du mien, que j'ai voulu toutefois revêtir des formes qui appartiennent à notre nation et à l'époque actuelle de la société.

« Le dernier vers de la pièce est : « J'enlève la sagesse au lieu de la beauté. » Hier à midi cette conclusion était encore retranchée : je me suis déterminé à la rétablir pour laisser le public plus occupé du Séducteur, et finir sur le ton qui est le plus répandu dans l'ouvrage. La manière dont ce trait a été accueilli me décide à le laisser. On avait passé quatre vers qui annonçaient que le Séducteur touchait au moment d'être puni : c'est une distraction des Comédiens qui sera réparée mercredi.

« Je vous prie. Messieurs, de ne pas rendre ma lettre publique et de ne la considérer que comme un témoignage de la reconnaissance et de l'estime avec laquelle, etc. (2). »

Le 20 décembre 1783, jour de la douzième représentation de la pièce, le Séducteur sortait des presses de l'éditeur Prault (3). L'ouvrage débutait par une épître dédicatoire à Monsieur. La tradition veut que ce frère de Louis XVI ait collaboré à la comédie du marquis de Bièvre, mais nul document n'appuie ce dire, et les manuscrits du Séducteur ne présentent aucune annotation du prince. Toutefois, Biévre appartenait à la maison de Monsieur et vivait dans son intimité littéraire, il soumit probablement la pièce à son examen, et de là naquit cette légende de la collaboration. « Monseigneur, écrivait l'écuyer ordinaire du prince, votre nom, si cher aux Lettres, protège véritablement tous ceux qui les cultivent et qui ont l'avantage de vous appartenir. Il semble que, sous cet abri puissant, ils ne doivent plus redouter les dangers auxquels ils s'exposent par la publication de leurs ouvrages. C'est d'après cette expérience heureuse que j'ose vous présenter cette comédie. La nouvelle adoption dont vous daignez l'honorer lui fera sans doute obtenir, à la lecture, la même faveur qui l'a soutenue au théâtre. »

Ensuite venait la préface, où Bièvre établissait la haute moralité de son œuvre : « Dans une époque où la séduction semble être devenue l'objet d'une étude profonde, j'ai pensé qu'il n'était pas

(1) En réalité, dans les Petites Affiches du 9 novembre, l'abbé Aubert ne nommait pas les Liaisons dangereuses, mais il écrivait : « On voudrait que le Séducteur, semblable au héros d'un roman moderne où il y a plus que de la séduction, fût pour l'exemple des mœurs, aussi rigoureusement puni que lui. »

(2) Le brouillon de cette lettre est conservé par l'auteur. (3 Petites Affiches du 20 décembre 1783.

inutile pour les mœurs de mettre au jour quelques-uns des secrets de cet art terrible. De cette intention première dérivent toutes les autres, et elles sont indiquées très clairement dans ma comédie :

Mais le monde est un jeu; dans le siècle où nous sommes Par les vices adroits les mœurs ont tout perdu, Et ce n'est que l'esprit qui sauve la vertu.

c C'est ce principe que j'ai voulu mettre en action, et qui a déterminé le choix de ceux de mes personnages qui succombent ou résistent, à raison de leur expérience et de leur esprit. Mais le véritable but moral de la pièce, et celui qui me l'a fait entreprendre, le voici :

Dieu, quel faible secours garantit l'innocence! De la séduction quelle est donc la puissance. Si la crainte peut seule éloigner du devoir, Un cœur infortuné réduit au désespoir? »

Bièvre ne répondait qu'à l'une des critiques adressées à sa pièce, car elle émanait « d'un homme de lettres dont il honorait infiniment les lumières et les talents » ; il voulait parler de Ducis. S'il n'avait pas motivé davantage, au quatrième acte, la colère du père de Rosalie, « c'est qu'il est dans la nature de rejeter toujours sur les autres les torts de notre crédulité ». Furieux de se voir la dupe du Séducteur, Orgon ne manque pas de se venger sur sa fille, et sa colère doit sembler, sinon légitime, du moins naturelle.

Puis le marquis rendait hommage à ses modèles. L'Anglais Richardson lui fournissait, avec Lovelace, héros du célèbre roman de Clarisse Harlove, le caractère principal de sa comédie. Mais son véritable maître se nommait Molière : « Ce génie, dont le nom immortel est souvent sur mes lèvres et toujours dans mon cœur, m'a seul conduit dans mon travail, et je sens bien que je ne dois mon succès qu'aux efforts que j'ai faits pour m'élever jusqu'à lui; on m'a su gré du moins de l'avoir tenté. »

Cette préface se terminait par l'exposé d'une curieuse théorie : « La nature, disait Bièvre, nous a jetés sur un plan circulaire où la perfection occupe un bien petit espace. » Aussitôt parvenus dans ce court secteur, nous voulons, par amour-propre, continuer à marcher, et nous retombons dans la médiocrité. Après les siècles de Périclés, d'Auguste et de Léon X, nos pères sont rentrés, pour de longues périodes, « dans l'obscurité d'une nuit profonde » : pourquoi dépensons-nous tant d'efforts pour sortir du siècle de Louis XIV? « C'est aux âmes fortes et vigoureuses, concluait le marquis, à ramener les beaux jours des arts dans ma patrie, en la forçant à retourner en arrière; j'entrerai volontiers dans cette noble conjuration, et je me ferai un devoir de reconnaître pour chefs tous ceux qui en sont plus dignes que moi. »

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