‹ Le marquis de BièvreChapitre 21 sur 185 · VOGUE DES CALEMBOURS · texte numérisé non relu

VOGUE DES CALEMBOURS

allégories, pointes, e.vpressions extraordinaires, hyperboles, fjasconnades, espèces de bons mois et autres plaisanteries, il consignait un choix de calembours dont plusieurs venaient certainement de Montjean, mais le mot ne s'y rencontrait pas. En 4752, l'auteur de Camouflet imita cette réserve. En 1754, Andre'-Joseph Panckoucke, éditant l'Art de désopiler la rate (1), citait des « pointes » qu'il nommait « fatras, plus-que-fatras, rébus, historiettes, polissonneries i . M. de Bièvre lui-même, en mars 4770, évita un terme qui lui paraissait appartenir à l'argot bourgeois et non à la langue française : c'est dans le Mercure de France, au mois d'avril 1770, que l'on constate sa première apparition imprimée (2).

Deville écrivait plus tard : « Le mut calembour est une expression moderne que M. de Bièvre a mise en vogue » (3). Ce mot courait depuis cinquante ans les « sociétés badines i> de la capitale, Bièvre l'introduisit à Versailles et lui donna, comme le dit spirituellement Victorien Sardou, des lettres de noblesse. A la date du 4 septembre 1774, on lit dans la Correspondance secrète : « Ce siècle est le siècle des calembours, et Paris est le théâtre le plus brillant et le plus favorable pour ce genre d'exercices. 11 y a dans cette ville un certain marquis de Bièvre, Mousquetaire..., qui a mis ses compatriotes dans le goût de ne parler qu'en calembours (4). »

Et, six ans plus tard, Métra disait encore : « Le calembourdier par excellence est sans contredit le marquis de Bièvre. C'est à lui que nos beaux esprits de Cour sont redevables de cette heureuse méthode qui les rend sans effort des personnages charmants, adorables dans la société. Une pointe placée à propos fait la réputation d'un joli homme, et Fart de saisir les doubles sens que présentent beaucoup de mots de notre langue dispense d'avoir de l'esprit, et bien plus encore du sens commun. Cette mode devait faire des progrès rapides dans le siècle du bon goût, elle a tellement pris à la Cour

(1) A « Gallipoli de Calabre » (17fi4).

(2) Compte rendu de la Lettre à la comtesse Tation, voir p. -M.

(3) Biévriana, p. 21.

(4) Tome I", p. 57.

qu'un des plus grands personnages de cette sphère demi-céleste répand sans cesse les fleurs de son imagination « pointilleuse » sur les afl'aires les plus graves, et, par sa prodigieuse facilité, étonne et déconcerte la lourde érudition de nos Grotius (1). » Le nouvelliste voulait parler du comte de Maurepas, premier ministre.

Dans ses Tableaux de Paris, Mercier n'omit pas de signaler la vogue des jeux de mots : « Les Parisiens, écrivait-il^ se sont amusés pendant quelques années des expressions burlesques et des jurements des poissardes; on copiait leur ton. Vadé s'est distingué en ce genre, mais les calembours sont venus et ont tout anéanti. On ne se souvient plus de Vadé, on ne parle plus que du marquis de... et de Janot. J'ai vu s'éclipser la gloire de l'auteur de la Pipe cassée, je tremble pour celle de l'auteur de la Comtesse Talion (2). »

On désignait indifféremment les jeux de mots sous le nom de calembours ou de pointes, mais la seconde expression était beaucoup plus ancienne que la première; on l'employait déjà au temps de Louis XIII, et Cyrano de Bergerac composa des Entretiens pointus. « Il fait bon offenser le pape, disait-il dans l'un d'eux, car il a beaucoup d'indulgences. » La préface de son petit ouvrage contient l'apologie de ce genre d'esprit : « La pointe n'est pas d'accord avec la raison, c'est l'agréable jeu de l'esprit, et merveilleux en ce point qu'il réduit toute chose sur le pied nécessaire à ses agréments, sans avoir égard à leur propre substance. S'il faut que pour la pointe on fasse d'une belle chose une laide, cette étrange et prompte métamorphose se peut faire sans scrupule^ et toujours on a bien fait pourvu qu'on ait bien dit; on ne pèse pas les choses pourvu qu'elles brillent, il n'importe^ et, s'il s'y trouve d'ailleurs quelques défauts, ils sont purifiés par le feu qui les accompagne (3).

Voltaire, absent de Paris depuis vingt-sept ans, y fit, au

(1) Correspondance secrète, t. X, p. 220.

(2) Tableaux de Paris, 1783, t. I", p. 128.

(3) (Siuvres diverses de Cyrano de Bergerac, Amsterdam, 1741, t. H, p. 325.

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