‹ Le marquis de BièvreChapitre 22 sur 185 · VICTOR HUGO ET LE CALEMBOUR · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO ET LE CALEMBOUR

commencement de l'année 1778, un retour triomphal. Mercier conte que le châtelain de Ferney fut écœuré de l'abus des calembours. Dans les salons où se tenaient autrefois de spirituelles conversations, il n'entendait plus que des équivoques, des pointes, des sarcasmes, des allusions, et tout ce qu'on appelait alors » l'artillerie du bel esprit » ; le calembour était roi : « Liguons-nous ensemble, dit Voltaire à Mme du Defîand, ne souffrons pas qu'un tyran si bête usurpe l'empire du grand monde! (1) » Le célèbre vieillard aimait la plaisanterie; selon le prince de Ligne, « il riait d'une sottise imprévue, d'un misérable jeu de mots, et se permettait aussi quelques bêtises (2) ». S'il ne se prosterna pas devant le nouveau « tyran », lors de son retour à Paris, il lui fit du moins une cour discrète, et Mairobert, le 28 mars 1778, cite un de ses mots : « L'autre jour, écrit-il, Mme de la Villemenue, vieille coquette qui désire encore plaire^, a voulu essayer ses charmes surannés sur le philosophe; elle s'est présentée à lui dans tout son étalage, et, prenant occasion de quelque phrase galante qu'il lui disait et de quelques regards qu'il jetait en même temps sur sa gorge fort découverte : « Comment, s'écria-t-elle, Monsieur de Vol- « taire, est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins- « là? » — « Petits coquins^ reprend avec vivacité le malin vieil- « lard, petits coquins! Madame, ce sont bien de grands « pendards! (3) »

Victor Hugo, dans les Misérables, a donné une amusante définition du calembour. Au moment de regagner la province, les quatre étudiants Tholomyès, Blachevelle, Fameuil et Listolier invitent leurs maîtresses à souper, promettant une surprise pour le dessert. Cette surprise sera Fannonce d'une rupture définitive, mais le repas n'en est pas moins joyeux. Favourite, Dahlia, Zéphire et Fantine n'ont jamais trouvé leurs amants plus spirituels. Si le Champagne monte à toutes les

(1) Tableaux de Paris, 1783, t. VI, p. 158.

(2) Lettres et pensées du prince de Ligne publiées par Mme de Staël, 1809, p. 327.

(3) Mémoires secrets, t. XI, p. 171; dans l'Esprit des Ana, 1805, t. I", p. 149, Grasset de Saint-Sauveur attribue ce même calembour au marquis de Bièvre.

têtes, personne n'en veut convenir : « Tholomyès! dit Blaciievelle^, contemple mon calme !» — « Tu en es le marquis ! (4 i » — riposte Tholomyès, puis, comme ce jeu de mot stupélie l'assistance : « Amis, s'e'crie-t-il, remettez-vous! 11 ne faut pas que trop de stupeur accueille ce calemljour tombé du ciel; tout ce qui tombe de la sorte n'est pas ne'cessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où, et l'esprit, après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses mérites, rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour sur saint Pierre (2), Moïse sur Isaac (8)3 Eschyle sur Polynice (A), Cléopàtre sur Octave (5), et notez que ce calembour de Cléopàtre a précédé la bataille d'Actium, et que sans lui personne ne se souviendrait de la ville de Toryne, nom qui signifie cuiller à pot (Gj! »

(1) Le marquis do Montcalm, général qui s'illustra par sa belle défense du Canada contre les Anglais, sous le règne de Louis XV.

(2) « Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon église. »

(3) D'après le verset 19 du xvii'^ cliapilre de la Genèse, Dieu dit à Abraham : « Sara, ta femme, t'enfantera un fils et tu l'appelleras Isaac, et je ferai avec lui un pacte qui sera une alliance éternelle. » (Traduction de Genoude). Le mot hébreux Isaac signifie « rire ». Or, au chap. XXI, qui débute par la naissance d'Isaac, Sara, heureuse d'avoir mis au monde un fils prédestiné, s'écrie : « J'ai ri devant Dieu, tous ceux qui apprendront ceci se réjouiront avec moi. « (Verset 6). Le prenjicr membre de phrase, sous le ])oin(;on hébraïque de Moïse, exprimait également cette idée plus simple : « J'ai accouclu' d'Isaac devant Dieu. » Le calembour de Sara est le premier connu.

(4) Dans les Sept devant Thcbcs, tragédie d'Eschyle, Amphiaraûs injurie le frère d'Etéocle : « Poly-nice! » lui crie-t-il en aUect.int de séparer les deux moitiés de son nom; il lui adresse ainsi une invective grecque se traduisant par « fauteur de querelles ».

{0) Apprenant que César s'était emparé de Toryne, petite ville de l'Épire, Cléopàtre dit i Antoine : « Eh bien! qu'y a-t-il là de si fàciieux que César soit assis à Toryne? >> En grec, cette phrase signifiait : « Pourquoi s'effrayer de voir César occupé à fouiller le pot-au-feu avec sa cuiller? »

(6) Les Misérables, 1" partie, liv. III, chap. vu.

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