CHAPITRE VI
l'histoire de FRANCE EN CALEMBOURS
Calembours du marquis de Bièvre sur l'abbé Terray, le Parlement Maupeou, les du 13arrj, le ministère Turgot, les réformes du comte de Saint-Germain, le ministère Necker, la guerre d'Amérique. — Mme du DelTand et son ministère drolatique.
Jeux de mots du marquis sur le siège de Gibraltar et le liailli de Suffren. — Les réformes de l'empereur Joseph II; lettre du marquis de Bièvre sur les moines de France. — Calembours sur l'ascension de Pilàtre de Rozier, l'accident de M. de Calonne, l'assemblée des Notables, l'affaire du Collier, la Révolution Française.
Pendant les trente années qui pre'cèdèrent la Révolution, Paris eut la fièvre. Un geste politique du roi soulevait des tempêtes, une querelle littéraire bouleversait les trois ordres, un procès intéressant transformait les salons en chambres du Parlement. Jusqu'au marquis de Rièvre, tout finissait par des chansons; dès qu'il parut, chaque événement, lit-on dans les Mémoires de Fleur ij, eut comme épilogue un calembour (1).
La Harpe, auteur sifflé, mais critique sévère, écrivait en 1773 : « Les calembours sont toujours de mode, et devront être longtemps en vogue, parce que c'est Tespècc d'esprit la plus facile de toutes. Il ne s'agit que de faire attention à tous les mots qui peuvent fournir un double sens, et la moitié des mots de notre langue est dans ce cas; l'à-propos peut être plus ou moins heureux. Nous avons ici un homme, M. de BièvrC;, qui met tout le travail de sa journée à ce genre de découvertes. Il y a toujours quelque calembour de lui qui court les sociétés et qui est relatif à l'événement du jour (2j ,»
(1) Mémoires de Fleurij, 1835, t. I"', p 273.
(2) Correspondance littéraire, t. 1"% p. 84.
Insinuant que le marquis forgeait laborieusement ses « pointes », La Harpe se venge de celles que Bièvre lançait contre lui (1), mais ce furent précisément les réparties impromptues du Mousquetaire qui le rendirent fameux. Comme il gardait, en les émettant, un air « sérieux et pincé » (2;, leur sel s'en accroissait encore. Parmi les nombreux imitateurs de son genre d'esprit, on comptait non seulement ce ministre auquel Métra faisait allusion, le comte de Maurepas, mais encore un académicien, le chevalier de Chastellux; un « roué » de nom illustre, le marquis de Louvois; un futur journaliste contre -révolutionnaire, le chevalier de Champcenetz; une actrice connue, Sophie Arnould. Les Journaux, les Correspondances, les Mémoires du temps, pleins de leurs jeux de mots, attribuent souvent la même pointe à plusieurs auteurs.
D'après les nouvellistes, c'est en 1769 que le Mousquetaire commence à jalonner de calembours l'histoire de Versailles et de Paris. A la fin du règne de Louis XV, les guerres désastreuses, les prodigalités du roi avaient ruiné la France, et les contrôleurs généraux, Berlin, Laverdy, Maynon d'Invau se succédaient sans pouvoir remédier au fâcheux état des finances. Un jour, Bièvre apprit que l'abbé Terray, dont on méconnaissait les capacités économiques, remplaçait M. d'Invau. « Ah! s'écria le joueur de mots, le roi va enfin pouvoir payer ses dettes : il a trouvé un trésor enterré (en Terray) (3). »
Mais les édits imaginés par l'abbé pour remplir les caisses royales indignaient tout le monde : comme le Parlement de Paris refusait de les enregistrer, Maupeou, grand chancelier de France, décida Louis XV à un coup d'État. En 1771, la Cour souveraine fut dissoute et ses membres exilés de la capitale. Le chancelier composa ensuite un autre Parlement à sa dévotion, choisissant les nouveaux conseillers parmi les avocats^ les membres du Grand-Conseil et les magistrats demeurés fidèles à ses idées; cette assemblée reçut du public
(1) Voir chap. xv.
(2) Mémoires secrets, t. XI, p. 33.
(3) Ibid., t. V, p. 42 (Les Mémoires secrets ont été rédigés jusqu'au i" janvier 1770 par Bachaumont; de janvier 1770 à mars 1779, par Pidansat de ÎNIairobert, et, après 1779, par Mouflle d'Angerville).
frondeur les noms de « tripot » et de « Parlement Maupeou » . Le marquis de Bièvre, dont le père siégeait autrefois à la première Chambre des enquêtes, examina curieusement la liste de la Cour improvisée. Comme on lui demandait son avis sur le parlement Maupeou : « C'est un petit corps bilieux qui rote et geint »^ re'pondit-il (1). En effet, parmi les conseillers de la Grand'Chanibre;, on trouvait MM. Le Petit, Corps, Quyrot et Gin, et à l'unique Chambre des enquêtes, M. Billeheu.
La plaisanterie du Mousquetaire, qui ravit les salons et les carrefours, était fort juste : le malade dont Bièvre signalait les incongruités ne vécut pas longtemps, car Louis XVI, montant sur le trône en 1774, restaura l'ancien Parlement.
Les troubles politiques n'ont jamais empêché les Parisiens d'aller au théâtre. Déclamant le jour contre les édits de l'abbé Terray, ils couraient le soir aux Français, à l'Opéra, à la Comédie italienne, chez Nicolet. L'année du coup d'état Maupeou, un auteur dramatique nommé Billardon de Sauvigny fit représenter une comédie en vers intitulée : le Persifleur. La pièce n'avait ni intrigue ni dénouement, aussi le talent de l'acteur Mole lui valut seul de ne pas tomber trop lourdement. « Hélas, dit le marquis de Bièvre en sortant de la » première », ce père siffleur avait bien des enfants au parterre! (2). s
En 1772, le marquis de Saint-Marc écrivit pour l'Opéra une tragédie lyrique dont Berton et La Borde composèrent la musique; avec son ylf/tVe de Ponthieu, le librettiste voulait faire revivre, lit-on dans les Mémoires secrets, « la pompe et les usages de la Chevalerie », mais, remarque Pidansatde Mairobert, « pour qu'un tel opéra eût le succès désiré, il aurait fallu de la part du poète un art singulier pour jeter de l'intérêt dans les scènes, y répandre la sensibilité de l'amour, qui eût contrasté avec les efforts généreux de l'honneur et de la gloire, et remplir par un dialogue tendre tour à tour et su-
(1) Biévriana, p. 110. On mit ce jeu de mots en chanson (Correspondance secrète, t. I", p. 131) :
t'élit, Corps, Billelieu, Gin, mon cousin, l'irtnt triste ligure, etc.
(2) Bih- ruina, p. lOo.
blime le vide du sujet... au lieu de cela, le poème est d'une sécheresse, d'un froid, d'un dur, d'une platitude qu'on ne peut rendre. » Quand on denaanda au marquis de Bièvre son avis sur Adèle, il leva les épaules : « C'est un opéra de Saint-Marc (cinq marcs) qui ne vaut pas une once (1). »
A cette époque, le fameux bateleur Nicolet s'installait près du boulevard, dans le quartier Saint-Martin. En 4772, son établissement, patronné par Mme du Barry^, prit le nom pompeux de <î Théâtre des grands danseurs du Roi (2) » , et Ton y joua des comédies grivoises et des arlequinades. Pendant les entr^actes, Nicolet continuait de faire admirer les tours de ses équilibristes : « De plus fort en plus fort ! » criait-il à chaque exercice. La principale attraction de son théâtre fut la parade d'un Pierrot, qui. devant la porte, annonçait les représentations. Sous Louis XV, on ne connaissait pas le blanc Muet, terrible ou sentimental, des pantomimes actuelles. Aux tréteaux de Nicolet, Pierrot apparaissait comme un bavard drôlement niais, et ses discours faisaient pâmer de rire les spectateurs massés contre lui. « Vous maniez bien joliment l'épée, peste ! quelle parade ! > disait au marquis de Bièvre un de ses camarades, pendant un assaut d'escrime. « Peut-être! fit le calembouriste, mais je n'oserais pas me battre avec le Pierrot de Nicolet, il est plus fort que moi sur la parade (3). »
Au commencement de l'année 1774 eut lieu le renouvellement du bail des fermes : comme la perception des impôts procurait aux fermiers généraux-d'énormes bénéfices, le contrôleur général imposait à ces financiers l'obligation de servir une pension annuelle à des personnages désignés (4). Certains voyaient leur entreprise divisée en « parts d'association y,
(1) Biévriann, p. 114. Le marc et Fonce étaient d'anciens poids, et le marc valait huit onces.
(2) Il s'appela ensuite « tiié;Ure de la Gaieté »; la salle qui porte aujourd'hui ce nom s'élève uon loin du premier emplacement.
(3) Biêvrinna, p. 110.
(4) Ainsi d'après le buil du !"'• janvier 1774, le fermier général Marchant de Varennes, oncle du marcjuis de Bièvre, devait remettre annuellement 15 000 livres à son prédéi-esseur et beau-l'rère Roussel, 18 000 livres à son gendre l'intendant Sénac de Meilhau et 4 000 à " M. de Croisemarre, de la Petite Ecurie ».
appelées « croupes », et le ministre nommait lui-même leurs heureux commanditaires; ces privilégiés versaient ou ne versaient pas leur argent, suivant les cas^ et touchaient d'importants revenus : on recherchait donc avidement les « croupes dans les fermes ». Dans le nouveau bail, l'abbé Terray imagina de faire payer les pensions des « acteurs, actrices et gens à talent » par les fermiers-généraux. On plaisanta aussitôt les comédiennes en disant que l'abbé leur accordait des « croupes dans les fermes ». Le 4 janvier 1774, une ironique lettre de Sophie Arnould au contrôleur général, vraie ou supposée, circula dans Paris; Tauteur des Souvenirs de Léonard en cite une copie un peu différente de celle qu'on lit dans les Mémoires secrets (i). « Vous m"accordez, dit on, une croupe, écrivait la spirituelle actrice. Ce mot m'effraierait de toute autre part, mais c'est une croupe d'or. Vous me faites chevaucher derrière Plutus, je ne doute pas que, dressé et réduit comme il l'est par vous, Monseigneur, il n'ait des allures engageantes et douces, je me sens donc disposée à courir avec lui de grandes aventures. Puissiez -vous en revanche, Monseigneur, ne jamais rencontrer de rebelles parmi les dames avec ou sans croupe dans les fermes, entendues à la manière de M. le marquis de Bièvre (2). » Comment le calembouiiste « cntendait-il » les fameuses croupes, on ne peut que le deviner, car Sophie Arnould ne l'explique pas.
La même année, montant sur le trône à l'âge de vingt ans, Louis XVI crut bien faire en groupant au pouvoir soit les disgraciés du précédent règne, soit des hommes nouveaux et populaires. Le comte de Maurepas, naguère ennemi déclaré de la Pompadour, fut nommé premier ministre; M. de Miromesnil, ancien président du Parlement de Rouen, eut les sceaux; l'intendant Turgot reçut le contrôle général des finances, et le lieutenant de police Sartines vint diriger la marine. De sages réformes furent tentées ; malheureusement
(1) Tome VJI, p. 114. D'autres copies insérées par Deville dans l'Arnodiana, et par Fayolle dans l'Esprit de Sophie Arnould, diffèrent encore des deux autres.
(2) Souvenirs de Léonard, coiffeur de la reine Marie-Antoinette. Paris, 1838, t. I-, p. 28:].
Tancien Parlement, dès son rappel, reprit son rôle d'opposition, et l'on douta que le nouveau ministère pût durer. « Vous savez que le Maurepas et le Turgot ont la goutte, e'crivait la marquise du Deffant à Horace Walpole, l'un est parti de Fontainebleau, l'autre en partira, ce qui fait dire à M. de Bièvre que nos ministres s'en vont goutte à goutte (1). »
Le garde des sceaux souffrait également de cette maladie que Sophie Arnould nommait « la croix de Saint-Louis de la galanterie », car seule, disait l'actrice, elle donne de la considération dans le monde. Selon Métra et Deville, c'est Miromesnil que Bièvre voyait s'en aller « goutte à goutte » avec Turgot (2).
Le 28 décembre 4774, le duc de Tresmes, gouverneur de l'Ile-de-France, mourut à Paris, succombant non pas à la goutte, mais à la vieillesse, et les funérailles de ce grand seigneur furent solennelles; son fils, le marquis de Gesvres, auquel cette disparition transférait un titre longtemps attendu, conduisait le deuil ; voyant la douleur affectée du nouveau pair de France et les larges « pleureuses » de batiste couvrant son habit, les assistants ne purent s'empêcher de sourire : « Regardez donc M. le duc de Gesvres, fit le marquis de Bièvre, il ressemble à un saint Jean-Baptiste (un singe en batiste) » (3).
M. Le Noir remplaçait M. de Sartines, nommé ministre de la marine, et, comme les Parisiens contrôlaient tous les actes de leur lieutenant de police, on s'aperçut qu'il rencontrait souvent une certaine demoiselle Leblanc (4) : « Oue peuvent faire ensemble M. Le Noir et Mlle Leblanc? » demandait-on un jour au marquis de Bièvre. « Une œuvre pie, n'en doutez pas! » répondit le calembouriste. Peu après sa nomination. Le Noir
(1) Correspondance complète de Mme la marquise du Deffand, édition Lescure, 1865, lettre du 12 novembre 1775.
(2) Correspondance secrète, t. l", p. 204; Biévriana, p. 94.
(3) MoREAU, Mes Souvenirs, t. II, p. 145.
(4) Etait-ce cette jolie Leblanc dont les caresses, en 1763, valurent à M. de Molivos, capitaine aux Gardes françaises, à MM. Pasquier et de Sèves, conseillers au Parlement, quelques entrevues avec leur chirurgien? {Journal des Inspecteurs de M. de Sartines.)
fut atteint d'une maladie qui le laissa couvert de boutons, et Bièvre, le revoyant, annonça « qu'il n'avait plus la police (la peau lisse) » (1),
Le 1" février 1775, Marraontel fit représenter aux Italiens une comédie entremêlée de chants, la Fausse Magie. Dans cette pièce, le vieux tuteur Dalin veut épouser sa pupille Lucette, qui, naturellement, lui préfère le jeune Linval. Comme le barbon croit à la magie, Linval lui amène une bohémienne à laquelle il a dicté son rôle. On apporte une grande glace et la bohémienne commande à Dalin de ne pas quitter cet objet des yeux, car la destinée de Lucette va s'3^ refléter : il voit sa pupille s'avançant avec un radieux sourire, puis le miroir lui montre successivement Linval prenant la main de Lucette, et Dorimon, tuteur de Linval, embrassant les deux jeunes gens. D'abord furieux de cette mystification, Dalin finit par consentir au mariage des amants. « Rien de saillant dans le total de la pièce, lit-on dans les Mémoires secrets, peu de gaieté et un dénoûment trivial ne lui auraient pas procuré un grand succès sans la musique où il y a des choses agréables et savantes (2). » Le marquis de Bièvre assistait à la « première » et trouvait la comédie extrêmement froide. Quand vint la scène du miroir : « Quel dénoûment à la glace ! » ditil H son voisin (3).
Peu après, un procès intenté au comte de Guines, ambassadeur du lloi à Londres, par son secrétaire le sieur Tort mit toutes les langues en branle. Il s'agissait de savoir, écrit La Harpe, « si l'ambassadeur de France en Angleterre avait joué et perdu 100000 écus dans les fonds publics de Londres, sous le nom de son secrétaire Tort, ou si ce Tort était un impudent qui avait pris le nom de son maître. » Le marquis de Bièvre examina l'affaire : « M. de Guines peut avoir raison, conclut-il gravement, mais il a eu Tort pendant trois ans (4). »
(1) Biévriana, p. 96 et 106; Correspondance secrète, t. 1'', j). 204.
(2) La musique était de Grctry.
(3) Correspondance secrète, t. l"', p. 204; La IIari'E, Corresjtouildnce littéraire, t. l", p. 84; Biévriana, p. 91.
(4) La Harpe, Correspondance littéraire, t. l'S p. 84.
Vers le même temps, on parlait beaucoup du chirurgien Daran, qui gue'rissait les rétrécissements de l'urètre par l'introduction de « bougies élastiques » . « Voici le meilleur calembour qu'ait encore fait M. de Bièvre, écrit Métra; une dame lui demandait ce qu'était M. Daran : « C'est, madame, répondit- « il, un homme assez singulier, qui prend nos vessies pour des « lanternes » (1).
Le comte de Saint-Germain remplaçait M. du Muy à la guerre; il commença par supprimer les Mousquetaires, et le marquis de Bièvre, maintenant maréchal-général-des-logis à l'état-major de l'armée, vit disparaître avec regret ces compagnies d'élite où il servait autrefois. Puis, le nouveau ministre groupa les régiments, jusqu'alors unités isolées, en divisions organisées. Enfin, revisant la disciphne, il voulut imposer aux soldats les punitions corporelles, les coups de plat de sabre en usage chez les Allemands. « Ces innovations inquiètent ou irritent l'opinion, écrivait Métra le 16 février 1776. M. de Bièvre, notre célèbre calembourdier, a dit à propos de la réforme générale dans notre militaire : « La nation est toute à la guerre, « la moitié est dans l'attente {(kms la tente), l'autre alarmée t (à l'armée) (2). »
Les esprits fermentaient, et bien d'autres questions se posaient journellement. Peu après, il parut un livre intitulé : les Inconvénients des droits féodaux, par M. Franc-Alleu. Ce pseudonyme cachait un publiciste nommé Boncerf. « L'objet de cet écrit, expliquent les Mémoires secrets, serait de détruire la servitude réelle ou des biens, après avoir détruit celle des personnes. On a prétendu que c'était attaquer les propriétés. •> Quand vint le 4 août 1789, ce livre servit de base aux décrets abolissant les privilèges de la noblesse, mais le marquis de Bièvre repoussait les théories de Franc-Alleu; un jour le ministre Turgot lui demanda ce qu'il pensait de cet auteur : « C'est
(1) Correspondance secrète, t. l'', p. 20i; Biévriana, p. 89. Déjà, en d723, le médecin Boudin mandant à M. de Noce que la vessie du cardinal Dubois était toute percée : « Vous ne me ferez pas accroire, répondit le roué, que les vessies sont des lanternes. « (Voir Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, ouvrage cité, p. 433).
(2) Correspondance secrète, t. II.
un fou, répondit-il, mais certainement pas un fou fieffé (1) ».
Au mois de mars 1777, le fermier-général Dangé, dont les somptuosités éblouissaient la place Vendôme, fut enlevé par une courte maladie. « La veille de sa mort, lit-on dans les Mémoires secrets, il recevait encore du monde, il était sur sa chaise longue, dans une robe de chambre à fleurs d'or, jouant à la bouillote et parlant fdles : il disait qu'il voulait s'en aller gaiement. » Quand Bièvre apprit son « départ » , il poussa un soupir de soulagement : « Enfin, s'écria-t-il^ on pourra passer la place Vendôme sans danger (srtws Dangé)! » Ce quolibet eut d'autant plus de retentissement, dit Mairobert, « que le financier défunt était un grand coupeur de bourses par son bonheur inouï au jeu » (2).
Les « pointes » obtenaient un succès croissant; la môme année, le nouvelliste Métra écrivait : « Le goût des calembours ne passe point, et tout le monde s'en mêle à présent. Le calembourdier par excellence, M. de Bièvre, lorsqu'on lui annonça la mort du maréchal de Conflans, s'écria : « Fausse « nouvelle! (3) » Comme on lui reprochait de ne pas croire à un événement certain : « Vous me comprenez mal, reprit-il, « c'est une fosse nouvelle à creuser. »
En 1776, le Roi dut congédier Turgot, dont les réformes hardies mécontentaient les trois ordres: après Clugny^ ce fut le banquier suisse Necker qui vint diriger les finances, et La Harpe, en juin 1777, contait à son tour : « Les calembours sont toujours de mode; le fameux M. de Bièvre, grand maître en ce genre, en a fait un sur l'élévation de M. Necker : « Cela « ne durera pas, a-t-il dit, c'est un mouvement de Genève », faisant allusion au mouvement des montres qui viennent de ce pays et qui ne sont pas très estimées. Quelqu'un a répondu dans le même genre : « Ce mouvement durera, car le Roi y a « mis la main. » Pour sentir combien cette réponse est admirable, il faut savoir qu'il y a un horloger célèbre qui s'appelle Julien Le roi (4). »
(1) Biévriana, p. 100.
(2) Mémoires secrets, t. X, p. 75.
(3) Correspondance secrète, t. IV, p. 189.
(4) Correspondance littéraire, t. II, p. 129.
L'HISTOIRE DE FRANCE EN CALEiMBOURS 65
Au mois d'octobre suivant, M. de Saint-Marc, l'auteur malheureux d'Adèle de Ponthieu, voulut en appeler de son insuccès et annonça un nouvel opéra : le Langage des fleurs. Ce titre, selon les Mémoires secrets, « était relatif à l'usage des Turcs de se parler avec des fleurs, lorsque la contrainte des se'rails les empêche de se servir de la voix ». Le marquis de Bièvre demanda aussitôt « si l'on trouverait beaucoup de pense'es dans la pièce (1) », et ce jeu de mots fut reproduit dans le Courrier de l'Europe du 14 octobre. A cette époque, un calembour pouvait causer la chute d'une œuvre théâtrale^ aussi M. de Saint- Marc jugea-t-il prudent de changer le nom de sa « comédieballet r>, qui fut représentée devant le iloi à Fontainebleau sous celui de Fatmé (2). Peu après, imprimant sa pièce, l'auteur expliqua dans une courte préface le motif de cette modification : t Au lecteur de voir s'il y a beaucoup de pensées dans ma pièce, terminait-il^ au moins il n'y trouvera point de soucis. »
Bièvre se montra mécontent de la publicité donnée à sa plaisanterie, car il n'avait pas voulu nuire au nouvel opéra; pour en pallier le fâcheux elfet, il fit un second jeu de mots sur le Langage des fleurs : « M. le marquis de Bièvre, lit-on dans les Mémoires secrets^ est fameux pour ses calembours, c'est le faiseur de pointes le plus brillant de France, et son immortel chef-d'œuvre en ce genre est fait pour attester son merveilleux talent à la postérité la plus reculée. On lui attribuait le calembour sur l'opéra de M. de Saint-Marc; il vient d'en faire un nouveau à cette occasion et répand une lettre signée « l'Abbé Tise » où il se défend de la première méchanceté et la tourne en éloges. Il prétend qu'ayant demandé de qui était le Langage des fleurs et ayant appris le nom de l'auteur il s'écria : « Nous « aurons donc des pensées fraîches de Fontainebleau : c'est « heureux au mois de novembre (3). »
Pendant qu'on épiloguait à Paris sur des noms d'opéra, une importante phase de la guerre de l'Indépendance se pas-
(1) Mémoires secrets, l. X, p. 266 et 269. Deville (Biévriana, p. 181).
(2) La musique était de Dezèdes et les ballets de Gardel.
(3) Tome X, p. 269.
sait en Amérique : le 16 octobre 4777, le général anglais Burgoyne capitulait à Saratoga, et les jeunes États-Unis, enthousiasmés, prédisaient la prochaine défaite de l'Angleterre. Depuis le début de la révolte, la France entrevoyait la possibilité de rompre les honteux traités conclus par Louis XV; après Saratoga, le Roi n'hésita plus à signer, avec la nouvelle Confédération représentée par Franklin, un traité de commerce et d'amitié. Cette négociation constituant une hostiUté contre la Grande-Bretagne, la guerre devait éclater dans le milieu de l'année 4778, et, dès les premiers mois, elle paraissait imminente; le 24 février, Pidansat de Mairobert écrivait : « Pour donner une idée du genre des conversations de la ville et même de la Cour, on va rapporter un calembour qui a fait une grande fortune et que l'on cite partout. Il a été dit dans les jours où l'on craignait le plus la guerre. On sait que les rois sont sujets aux faiblesses de la nature et de l'humanité; Louis XVI, au milieu d'un gros de courtisans, laissa échapper un signe d'affections venteuses : t Bonne marque! s'écrie le marquis de Bièvre présent, voilà « des bruits de paix qui courent à Versailles. » — « Vraiment, « reprend un autre seigneur, dont par malheur on n'a pas « retenu le nom, ils n'ont pas lieu sans fondement (1). »
On ne redoutait pas, sous l'ancien régime, les traits d'esprit gaulois. Bièvre dîna un soir à côté d'un évêque atteint de la même incommodité que le Roi : une manifestation semblable échappant au prélat, le calembouriste lui dit à l'oreille : t Monseigneur, vous voudriez bien que ce fût un vent cardinal (2). »
Chaque épisode de la guerre d'Amérique soulevait de passionnés commentaires; l'avocat Linguet, ayant vu son Journal depolitique et de littérature supprimé par le garde des sceaux Miromesnil, se livrait à de nouvelles polémiques dans une autre feuille imprimée en Angleterre; ses articles haineux, que tout le monde lisait, le conduisirent à la Bastille. On s'occupait aussi de l'invraisemblable opération guerrière entreprise
(1) Mémoires secrets, t. XI, p. 117; Blévriana, p. 99.
(2) Biévriana, p. 109.
par Beaumarchais, et, en dépit des moqueries, les quarante vaisseaux fréte's par l'auteur du Barbier de Séville luttaient honorablement pour l'indépendance des États-Unis. En même temps, un habile diplomate dont on mit longtemps en doute le sexe réel, le chevalier d'Éon, demandait à quitter ses habits de femme pour servir contre l'Angleterre. Comme Maurepas, envieux de la popularité de Necker, multipliait contre lui ses épigrammes, on pensa que le roi allait choisir d'autres secrétaires d'État, et des « combinaisons » drolatiques circulèrent. Le 12 avril 1779, Mme du DefTand mandait plaisamment à Horace Walpole : « On annonce un changement de ministère, un M. de Bièvre, diseur de pointes et de bons mots, à la place de Maurepas; Linguet à celle de garde des sceaux, Beaumarchais à la marine, et Mlle d'Éon aux affaires Étrangères (1) ».
La guerre avait débuté par des succès; le combat de la Belle Poule contre VAréthuse montrait d'abord quune frégate française pouvait lutter avantageusement avec un navire anglais de même force; puis vinrent les combats heureux de MM. d'Estaing, de Grasse et de Guichen. Mais, au mois d'avril 1782, l'amiral Rodney infligeait un sanglant échec au comte de Grasse : 1' « Intrépide Français » dut rendre son épée, puis on le conduisit à Londres. Les Parisiens s'habituaient à la victoire : quand ils apprirent cette défaite, ils témoignèrent leur mauvaise humeur par des calembours : « Sans l'action de Grasse (de grâce) nous aurions eu un Te Deum » criaient-ils. Le maréchal de Richelieu conseilla de donner au comte d'Estaing le commandement des armées navales : « Après avoir rendu grâces (Grasse) à Dieu, il faut nous en remettre à notre destin (d'Estaing). » Le marquis de Bièvre, qui terminait un long voyage en Italie, signala bientôt sa rentrée par un jeu de mots que tout Paris connut.
Déjà, le 16 juillet 1782, on lui attribuait une première pointe. Les Espagnols, alliés de la France, s'étaient emparés des îles Saint-Vincent, Saint-Christophe et Saint-Eustache, colonies de l'Angleterre aux Antilles. Un jour, M. deKageneck
(1) Correspondance de Mme du Deffaml, 1812, t. IV, p. 107.
écrivait : « M. l'ambassadeur d'Espagne vient de recevoir un courrier de Madrid avec la nouvelle de la prise que les Espagnols ont faite de l'île de la Providence. « Les Anglais sont « perdus, a dit M. de Bièvre, puisque tous les saints, et la « Providence enfin, les abandonnent (1). » Le calembour suivant est plus authentique.
Depuis trois ans, Espagnols et Français bloquaient Gibraltar, et, malgré les attaques par terre, malgré les canonnades des batteries flottantes, la forteresse anglaise demeurait imprenable. Comme les journaux de Paris ne cessaient pas leurs éloges aux officiers de l'armée franco-espagnole, l'éternel siège devint un sujet de railleries.
Messieurs du camp et du blocus, Finissez de façon ou d'autre; Terminez, car on n'y tient plus!
s'écriait le chevalier de Parny. Un jour le marquis de Bièvre lisait une gazette, et on lui demanda comment allait le siège de Gibraltar : « Pas trop mal, répondit l'officier d'état-major, il commence à se lever (2). » La censure empêchait les journaux d'enregistrer exactement les nouvelles défavorables, mais ce calembour édifia les Parisiens sur l'issue probable du fameux siège. « Le mot passe de bouche, écrit Mercier dans un Tableau de Paris, on le répète au café, au parterre, tout le monde en rit jusqu'à l'épicier, et le i^ublic, tout à coup éclairé, sait enfin à quoi s'en tenir (3). »
Cependant le traité de Paris couronnait glorieusement la lutte contre l'Angleterre. On attribuait cette heureuse issue aux victoires du bailli de Sutïren, et^ en 1784, le voyage de l'illustre marin à Paris fut un triomphe. Un soir où la reine Marie-Antoinette se rendait à l'Opéra, Suftren y vint aussi : à son arrivée, des applaudissements éclatèrent, tandis que la reine se voyait plus froidement accueillie. Bièvre émit sur ces deux entrées un jeu de mots que la Correspondance secrète tra-
(1) Lettres de M. he Kagkneck, brigadier des Gardes du corps, au baron Alstrômer, édition Léouzon-le-Duc, 1884, p. 454,
(2) Biévridna, p. 95.
(3) Édition de 1783, t. V, p.MTS.
duit en vers. Marie-Antoinette ne portait pas au front l'aure'ole dont ses malheurs l'ont nimbée : en cette époque de propos légers, l'impertinente plaisanterie du marquis ne fit naître à la Cour que des sourires :
Quelqu'un disait qu'à l'Opéra, Le public, nombreux ce jour-là, Avait, dans l'ardeur qui l'entraîne.
Claqué Suffren plus que la reine.
De Biévre dit : « Je l'ai prévu :
La plus aimable des princesses, Bien que reine n'a que deux fesses.
Au lieu que Suffren a vaincu (1). j>
Au mois de novembre de la même anne'e, la guerre faillit de nouveau embraser l'Europe. L'empereur d'Allemagne, Joseph II, accusait les Hollandais de s'opposer à la libre navigation de ses sujets « belgiques » sur les bouches de l'Escaut^, et parlait d'envoyer une armée dans les Pays-Bas autrichiens pour mettre à la raison les États généraux de Hollande. On se passait une caricature représentant la situation de l'Europe; les Mémoires secrets la décrivent ainsi : « L'Empereur est au milieu, son épée à moitié tirée; la Hollande en face, dans l'attitude d'une femme qui se défend; le lion belgique est à côté d'elle, qui grince des dents et semble rugir; la France plus loin braque ses canons; le roi de Prusse est derrière l'empereur, il le guette, et on le juge disposé à la surprise. » Un jour^ on annonça que Joseph II « faisait filer » 80 000 hommes en Hollande. « Tant mieux, dit un calembouriste, la toile de Hollande va devenir très bon marché. y> — « N'en croyez rien^ repartit le marquis de Bièvre, car le roi de Prusse y fera défiler des troupes dans la même proportion (2). »
A ce moment, une fille naturelle de Clairval, le Mole de la Comédie Italienne, chantait au mc^me théâtre que son père, sous le nom de Mlle Lescot;, et l'on parlait beaucoup de cette actrice, dont un fâcheux embonpoint entrava la carrière.
(1) Tome XVI, p. 173 (28 juin 1784) et Chronique scandaleuse, 1786, t. II, p. 227. Le verbe « claquer » signifiait à la fois applaudir et fouetter; ou dit encore, en langage de théâtre, la « claque >> et les « claqueurs ».
(2) Correspondance secrète, t. XVII, p. 179. Biévriana, p. 112.
Comme on lui donnait pour amant son camarade Philippe, Pe'mule du chanteur Clairval aux Italiens : « Si la guerre éclate, ohserva Bièvre, ce sera la faute de Philippe; c'est lui qui... accapare l'Escaut (Lescot) (1). »
Depuis quelques années, Joseph II édictait dans ses États une série de mesures politiques auxquelles les nations voisines, et surtout la France, donnaient leur attention : liberté de la presse, tolérance pour chaque religion, réglementation des cérémonies catholiques, etc. En 1784.. Fempereur renvoya certains ordres mendiants et ferma nombre d'abbayes dont il s'appropria les biens. Le 30 octobre, on mandait de Vienne au Courrier de l'Etirope : « La plupart des religieuses des couvents supprimés dans le Milanais ont quitté leurs habits monastiques, elles paraissent dans le monde. La plupart des grands couvents sont convertis en palais^ ceux de moindre importance sont démolis, on laisse les murs et on en fait des jardins publics (2). »
Les spoliations de Joseph II, indignant tout l'Empire, devaient amener l'indépendance de la Belgique; à Paris, elles emplissaient d'aise cette imprudente noblesse voltairienne à laquelle appartenait le marquis de Bièvre. Comme un baron allemand voulait savoir du calembouriste si les ordres religieux subiraient en France les mêmes persécutions^ il reçut la lettre suivante :
Vous me demandez, mon cher, des nouvelles de nos moines. Hélas, les pauvres diables ne sont pas mieux à Paris qu'à Vienne. Chez vous, l'autorité les détruit tout à coup. Ici, la raison les avait dès longtemps minés et le ridicule a mis le feu aux poudres. Nous savons aussi bien que vous que le meilleur moyen de faire tomber un métier, c'est de l'empêcher de nourrir celui qui l'exerce, mais nous sommes trop gais pour n'être pas doux. Les frocs ne paraissent plus à la Cour, et dans la capitale on se moque d'eux, au point que presque aucun couvent ne reçoit plus de novices. Il se fait encore quelques religieuses, parce que nos grands sont trop obérés pour doter leurs filles, mais les jeunes garçons sont libertins de si bonne heure que la vocation de quitter le monde ne leur arrive
(1) Biévriana, p. 112.
(2) Numéro du 12 novembre 1784.
jamais que par bouffées, comme les galanteries qu'ils attrapent. Les Gélestins sécularisés n'ont plus rien de céleste qu'auprès des nymphes du Palais Royal, les Feuillants s'effeuillent, les Uécollets se décollent, les Augustins ne sont plus augustes, les Gordeliers se délient, les Picpus cherchent celles des autres, enfin les Carmes ne sont plus des ternes (1). Vous savez que toute cette engeance tend à sa fin. Elle emploie son excès de revenus à prendre des indigestions; de là à une destruction totale il n'y a pas loin. Au reste, la multiplication des simples porte-collets remplace largement les moines qui nous quittent. Ces abbés sans abbaye sont infiniment utiles, ils se mêlent de tout, excepté de leur bréviaire, et il n'est maison publique ou particulière, promenade, spectacle, bal, campagne où ils n'intriguent, n'agissent, ne se remuent et ne rendent cent mille petits services au profit des veuves, des orphelins et des enfants trouvés. Vous sentez bien qu'avec tous ces abbés, on peut se consoler de la perte des moines et des moinillons (2).
« Nous sommes trop gais pour n'être pas doux » , disait le marquis de Bièvre en 1784; neuf ans plus tard, la Révolution lui donna un sanglant démenti. Si les religieux dont il parlait avec tant d'ironie montraient quelque relâchement dans leur morale, le courage dont ils firent preuve en prison ou sur l'échafaud racheta noblement leurs fautes.
Le 15 novembre, les Parisiens oublièrent la politique extérieure pour assister à une reprise de Cléopâtre. Trente-quatre ans auparavant, A'aucanson construisait pour cette pièce de Marmontel un aspic dont on admira les sifflements, s Je suis de l'avis de l'aspic », répondit Piron à qui l'on demandait son opinion sur la tragédie. En 1784, pour éviter le renouvellement de ce jeu de mots, Cléopâtre expirait dans la coulisse; mais, confondant la « première » avec la reprise, Deville attribue à Bièvre le calembour de Piron (3) : il l'aurait donc
(1) Les Tableaux de la boi^ne compagnie de Versailles et Paris, par M. le Ch. DE B. (Paris, 1787) expliquent ainsi ce jeu de mots : « Au jeu de trictrac, deux 4 se nomment « carme « et deux 3 « terne ». En sculpture, on appelle termes les figures qui n'ont que la tête de formée, et dont le corps est en lorrae de gaine, sans aucun membre. Les faiseurs de calembours ne se piquent pas d'être grammairiens. » (T. I", p. 105.)
(2) Correspondance secrète, t. XVII, p. 75 (30 octobre 1784); Chronique scandaleuse, 1787, t. III, p. 121; et Tableaux de la bonne compagnie de Versailles et de Paris, t. l", p. 105.
(3) Biévriana, p. 100.
émis à l 'âge de trois ans. Cet exemple montre la confiance qu'on doit accorder au Biévriana : heureusement les sujets qu'on y traite ne méritent pas de vives controverses.
Il n'existe aucun moyen de connaître le véritable auteur d'un bon mot. Pour le public de cette époque, tous ceux qui couraient Paris provenaient du marquis de Bièvre, comme plus tard on les mit au compte de l'acteur Brunet ou du prince de Talleyrand. A la fin de cette anne'e 1784, les fermiersgénéraux entourèrent Paris d'une muraille continue, pour éviter que les denrées soumises aux droits d'entrée ne pénétrassent en fraude. Cette clôture gênait fort les promeneurs et lésait mille intérêts particuliers, mais Calonne, contrôleur général des finances, ne tint nul compte des réclamations, et l'on se consola en répétant avec Bièvre ou l'un de ses émules :
Le mur murant Paris rend Paris murmurant (d).
En 1783, la science aérostatique connut ses premiers martyrs. L'aventureux Pilâtre de liozier se prétendait l'inventeur d'une machine qui le dispenserait de jeter du lest pour s'élever, ou de perdre du gaz pour descendre. Encouragé par M. de Calonne, il la construisit à Boulogne-sur-Mer, lui donna le nom de son protecteur et parla de traverser la Manche avec elle. Au-dessous d'un aérostat à gaz hydrogène, il plaçait une montgolfière dont le feu, entretenu plus ou moins vif, augmenterait ou diminuerait la force ascensionnelle. Les savants blâmaient son imprudence : « Vous mettez un réchaud sous un baril de poudre! » lui disait le physicien Charles; mais l'idée de Pilâtre enthousiasmait le public. A sa première ascension, l'aéronaute devait emmener avec lui son aide principal, le contremaître Romain. Le 5 juin 1783, au moment du départ, unjeune ingénieur M. Villeneuve de Maisonfort, offrit 200 louis au compagnon de Pilâtre s'il consentait à lui céder sa place dans le Cdlonne : Romain refusa. Le double ballon s'élevait à une grande hauteur sous les yeux d'une foule émerveillée, quand on vit l'aérostat s'affaisser sur la montgolfière;
(1) Histoire des hôlrUcries. par Michel et Fournier, Paris, 1851, t. II, p. 404.
quelques-uns crurent apercevoir une colonne de flammes, puis la machine, devenue informe, tomba comme une masse. L'accident s'e'tant produit au-dessus de la garenne de Wimille, tout près de Boulogne, les spectateurs coururent au secours des aéronautes : les os brisés par la chute, ils ne respiraient plus. M. de Maisonfort partit en poste pour Paris et vint annoncer à M. de Galonné l'effroyable issue des expériences de Pilâtre; le hasard l'avait empêché de partager, comme le contremaître Romain, le sort de l'inventeur, et il contait à tout le monde son heureuse chance. Le marquis de Bièvre se trouvait ce jour-là chez le ministre :
Rendez grâces aux Dieux de n'être pas Romain Pour conserver encore quelque chose d'humain,
dit-il à M. de Maisonfort en parodiant les vers de Corneille (1).
Les prodigalités, les emprunts répétés de M. de Galonné, l'énorme déficit qu'amenait son système financier, augmentaient chaque jour son impopularité; il devenait certain que la France, dirigée par lui, marchait à la banqueroute, et Ton souhaitait ardemment sa chute. Le 23 décembre, un curieux accident faillit réaliser de façon violente les vœux des Parisiens : le contrôleur général dormait paisiblement quand le ciel de son lit se détacha du plafond et tomba sur lui. Réveillé en sursaut, Galonné pensa qu'on l'assassinait; il se rendit bientôt compte de la situation et voulut appeler : « Mais, écrit Dutens, il m'a dit lui-m('me qu'il se trouvait tellement accablé sous le poids de ce ciel de lit qu'il fut plusieurs heures sans pouvoir se remuer pour tirer sa sonnette, et fut obligé d'attendre l'heure où son valet de chambre entra (2). » La nouvelle courut bientôt Paris : « Juste ciel! » s'écria le marquis de Bièvre en l'apprenant (3).
Le contrôleur général croyait trouver des ressources dans la réorganisation de la « Compagnie des Indes Orientales », mais, depuis les désastreux traités de Louis XV, le domaine
(1) Biévriana, p. 91. Ces vers terminent la tirade de Curiace dans la troisième scène du second acte d'Horace.
(2) Mémoires d'un voi/ageur qui se repose, t. III, p. 103.
(3) Biévriana, p. 114.
de la France en Asie, réduit à quelques villes, ne pouvait plus enrichir personne, et la création de M. de Galonné fut regardée comme une charlatanerie. Le marquis de Bièvre, lui découvrant un anagramme, déclara que la Compagnie des Indes Orientales était un <c atelier composé d'ânes indignes (1) ».
Pour remédier aux embarras financiers, le Contrôleur général imagina de convoquer une Assemblée de Notables; espérant satisfaire par ce moyen terme les aspirations populaires, il voulait éviter la réunion des États Généraux du royaume. Quand il présenta au Roi le programme des réformes à soumettre aux Notables : « Mais vous m'offrez là du Necker tout puri » s'écria Louis XYI. « Sire, répondit M. de Calonne, on ne peut rien donner de mieux. » Le marquis de Bièvre pensait de même; Loménie de Brienne, qui remplaça bientôt Calonne au contrôle des finances, s'écriait un jour devant lui : « Que d'abus dans les ministères! ce sont les étables d'AugiasI » — « Oui, approuva Bièvre, et pour les nettoyer il faudrait le Necker (2). » C'est à la principale rivière du AVurtemberg que le calembouriste assignait le rôle du fleuve Alphée, car elle portait le nom du célèbre ministre.
Cependant les cent quarante-six notables, choisis pour leur naissance ou leurs fonctions, allaient se réunir, et l'on mettait leur intelligence en doute. Apprenant que le premier échevin de la ville de Paris, M. Gobelet, prendrait part aux séances : « Quoi ! s'écria le marquis de Bièvre, il n'y aura qu'un gobelet pour tant de cruches! (3). » Désigné pour siéger dans un des sept bureaux avec le duc de Penthièvre, le maréchal de Mouchy, le prince de Croï et d'autres imposants personnages, M. Gobelet, qui était marchand bonnetier, se montrait fort intimidé. « Quand on m'interrogera, je n'oserai pas répondre », disait-il devant Bièvre. Le calembouriste encouragea le trop modeste notable : « Mais si! fit-il, vous parlerez bas, ou vous vous contenterez d'opiner du bonnet (4). »
(!) Biévriana, p. 116.
(2) Ibid., p. 118.
(3) Mémoires secrets, t. XXXIV, p. 52, et Biévriana, p. 117.
(4) Ibid., t. XXXIV, p. 64, et Biévriana, p. 117.
Sur ces entrefaites, on apprit l'évasion de la comtesse de la Motte, l'héroïne de cette fameuse affaire du collier où le cardinal de Rohan joua un rôle si mal défini. Durement condamnée en 4786, elle subit la peine du fouet, et ses deux épaules reçurent de Sanson une marque infamante. D'après Cousin de Courchamp, Bièvre la connaissait de longue date; déjà, pendant les débats du procès, il déclarait que le cardinal de Rohan n'était pas « franc du collier i>. Rencontrant Mme de la Motte aux galeries du palais de Justice, peu de jours après sa sortie de la Salpêtrière, il fut, raconte Courchamp, choqué de son outrecuidance : « Qu'est-ce que vous venez faire ici? lui dit-il, soyez donc prudente, et tâchez de ne pas vous faire remarquer ! (4) »
En 4788, parut la seconde partie des Confessions de Jean- Jacques Rousseau; six années auparavant, la publication des premiers livres, qui n'attaquaient aucune personne encore vivante, ne valait pas de reproches à la mémoire du philosophe, mais les derniers provoquèrent de violentes colères : € Il est bien malheureux que M. Rousseau ne soit pas mort sans Confessions », observa le marquis de Bièvre.
Enfin, au mois d'octobre 4789^ quelques jours avant sa dernière maladie, le calembouriste conversait, au château de Triesdorf, avec le margrave d'Anspach. Le margrave parlait des événements de France et demandait à M. de Bièvre si Louis XVI pourrait, selon lui, reprendre son autorité perdue. « Ce souverain n'a pas les qualités d'un grand roi, fit observer quelqu'un, son seul talent est celui d'un bon serrurier. » — î Hélas! répondit le marquis, saura-t-il trouver la clef de cette énigme-là ! (2) »
(1) Souvenirs de la marquise de Crèqui, liv. VH, chap. ii.
(2) Mémoires de la margravine d'Anspach, traduction Parisot, 1826, t. 1", p. 228.