LE PORTRAIT DE DUPLESSIS
Duplessis en fut l'auteur; en 1769, cet artiste avait peint le marquis de Razilly, ex-tuteur de M. de Bièvre; depuis, son talent se perfectionnait au point que Mlle de Lespinasse écrivait en 1774 : « M. Duplessis est un peintre qui sera à côte' de Van Dick. Je ne sais si vous avez vu l'abbé Arnault peint par lui, mais, mon ami, ce qu'il faut voir, c'est Gluck : c'est à un degré de vérité et de perfection qui est mieux et plus que nature. » D'après La Harpe, les personnages a sortaient de la toile et voulaient parler » .
Le portrait du marquis de Bièvre, par Duplessis, figura sous le numéro 122 au salon de 1777. Le Catalogue des peintures, sculptures et f/ravures exposées au salon du Louvre en annonçait plusieurs autres du même artiste : celui du Roi; celui du président d'Ormesson; celui de Ducis, secrétaire de Monsieur; enfin quelques-uns, restés anonymes et compris sous le même numéro (1). Le 25 août^ jour de l'ouverture de l'exposition, la grande toile représentant Louis XVI en pied, « avec tous les attributs de la majesté », appelait surtout les regards, mais les Parisiens remarquèrent aussi la spirituelle figure du « père des calembours ». « Si l'on pouvait révoquer en doute le talent de M. Duplessis pour attraper les ressemblances, écrivit Pidansat de Mairobert, on serait forcé de lui rendre bientôt justice en voyant son tableau de M. le président d'Ormesson, où, se proportionnant à son sujet, il ne l'a point dépassé; il a exprimé littéralement la franchise, la bonhomie de ce magistrat. L'air sérieux et pincé du marquis de Bièvre, qui contraste si fort avec ses calembours et leur donne tant de vogue, ne lui a point échappé, et même son vêtement modeste et simple y ajoutant encore (2) ».
de M. de Joguet, il échut à sa fille Mme Anjorrant, puis à son petit-fils le marquis Anjorrant. Celui-ci à son tour le léguait à sa fille Élisabsth Anjorrant, qui épousa Charles du Cambout, vicomte de Coislin : Mlle de Coislin, fille unique du vicomte, est devenue Mme la marquise du Luart, et le portrait du marquis de Bièvre orne aujourd'hui la salle de billard du château de Klogny (Yonne) ; l'auteur remercie Mme la marquise du Luart d'avoir bien voulu, en souvenir de leur ascendance commune, l'autoriser à reproduire cette belle peinture.
(1) Bibliothèque nationale, rass., fonds Deloynes, t. X, p. 780.
(2) Mémoires secrets, t. XI, p. 33.
Bièvre commençait sa trentième année quand il se livra au pinceau de l'artiste; il avait endossé un habit tout uni, de satin lilas clair à reflets argente's; le long de ce vêtement, garni de larges boutons d'étoffe pareille, courait un mince liseré vert d'eau, qui venait border le collet. Sur un gilet de même nuance que l'habit descendait un jabot en point d'Angleterre. Une topaze encerclée dans un anneau d'argent brillait au col; enfin la perruque poudrée, le large catogan de satin noir complétaient la mise du calembouriste. Officier d'état-major, écuyer de Monsieur, il aurait pu revêtir en cette circonstance son uniforme bleu et rouge à broderies dorées, ou son costume de Cour : comme le remarque Mairobert, il apparaissait aux Parisiens dans un vêtement « simple et modeste » ; ses vifs yeux marrons, surmontés d'épais sourcils en arcs réguliers, ses narines voluptueuses, ses lèvres gourmandes, sa bouche moqueuse le désignaient suffisamment. Les différentes relations du salon de 1777 analysaient en détail le portrait de Sa Majesté et reconnaissaient « la même beauté » à celui « d'un marquis connu pour les saiUies originales d'un esprit aimable (1) ».
En plus de la peinture de Duplessis, il existe une estampe qui prétend conserver les traits du calembouriste; Deville la plaça en tète du Biévriana, dont la première édition dale de l'an VIII, et l'on trouve ci-contre sa reproduction. Fut-elle gravée d'après un tableau demeuré inconnu, fut-elle exécutée d'après les souvenirs de l'artiste, on l'ignore. Toutefois la deuxième hypothèse paraît plus vraisemblable, car le personnage que représente cette petite gravure ressemble peu au modèle de Duplessis; d'autre part son costume appartient à l'époque révolutionnaire, et Bièvre mourut en 1789 (2).
Le marquis montait à cheval avec autant de science que de hardiesse. Lady Graven, amie du margrave d'Anspach, était habile amazone : en 1789 cependant, après une effrénée galo-
(1) Bibliothèque nationale, mss, fonds Deloynes, t. X, p. 9^5, et Année littéraire de 1777.
(2) L'estampe figurant à l'ouvrage de Deville fut copiée en 1854 par le graveur J. i'erreau, et l'éditeur parisien Vignères l'utilisa pour sa collection de portraits.
(D'après l'estampe du Biècriana de Deville.)