‹ Le marquis de BièvreChapitre 26 sur 185 · LA « MÉLANCOLIE " DU GALEMBOURIST E · texte numérisé non relu

LA « MÉLANCOLIE " DU GALEMBOURIST E

pade à la suite de M. de Bièvre, elle déclarait « n'avoir jamais fait de sa vie course plus périlleuse » (1). Du reste, autant que son esprit, son renom d'excellent cavalier valut au gentilhomme sa charge d'écuyer ordinaire du comte de Provence.

Pendant la Régence, le jeu de bilboquet redevint à la mode. Cet amusement divertissait déjà la Cour de Henri III, et Pierre de l'Estoile écrivait au mois de septembre 1583 : t En ce temps, le Roi commença de porter un bilboquet à la main, même allant par les rues, et s'en jouait comme font les petits enfants. Et, à son imitation, les ducs d'Epernon et de Joyeuse et plusieurs autres courtisans s'en accommodaient, qui étaient en ce suivis des gentilshommes, pages, laquais et jeunes gens de toutes sortes. » Or, le dix-huitième siècle dépassait le seizième, et, sous Louis XV, les Parisiens jouaient en tous lieux au bilboquet : les acteurs du Théâtre Français, dit-on, entraient en scène avec la boule et le bâton. Chez les Mousquetaires, on s'adonnait passionnément au jeu en vogue, et le marquis de Bièvre étonna bientôt ses amis par des tours extraordinaires : « Son bilboquet, écrit Deville, portait d'un côté une surface plane, et, à chaque coup, la boule y tournait sur son axe (2). » Aussi l'auteur du Biévriana^ voulant rappeler à la fois l'adresse et les plaisanteries de son héros, plaça-t-il une marotte et un bilboquet sous l'estampe du calembouriste.

Les contemporains accordaient au marquis de Bièvre « beaucoup d'esprit et d'instruction » (3); après la flatteuse réussite du Séducteur, les moroses contempteurs de ses jeux de mots reconnurent eux-mêmes « qu'il valait mieux que sa réputation et qu'il avait choisi un genre d'esprit fort au-dessous du sien » (4). Enfin le comte de Tilly vantait son caractère « affable et très obligeant » (3).

Des folies comme Vercingétorix et la Comtesse Tntion semblent

(1) Mémoires de la margravine d'Anspach, traduction Parisot, 1826, t. I, p. 228.

(2) Biévviana, p. 25.

(3) Souvenirs et portraits, par le duc de LÉvis, Paris, 1815, p. 89.

(4) La Harpe, Correspondance littéraire, Paris, 1801, t. IV, p. 167.

(5) Mémoires du comte de Tilly, Paris, 1822, t. II, p. 122.

assigner au calembouriste une indubitable gaieté'. On s'étonne d'apprendre au contraire qu'il dissimulait sous de frivoles apparences une réelle « mélancolie x . Trois ans après sa mort, son neveu André de Joguet demandait au poète Ducis quelques billets d'invitation à une séance de l'Académie française; celui-ci, qu'une intime liaison littéraire unissait à M. deBièvre, répondit par une lettre curieuse à plusieurs titres. La Révolution, victorieuse, avait supprimé toute noblesse héréditaire, et, favorable aux idées nouvelles, le fils du modeste marchand de Versailles approuvait les réformes de la Constituante; il appose cependant sur sa lettre, datée du 3 août 1792, un magnifique cachet à ses armes : un duc sur champ de gueules, avec la devise : Homo sum; huinani nihil a vie alietmm puto, le tout surmonté d'une couronne de comte. D'autre part, Ducis trace du calembouriste un intéressant portrait :

« Monsieur, écrivait-il, ce sera pour moi un vrai plaisir de vous envoyer les quatre billets que vous désirez pour notre séance pubUque de la Saint-Louis. Quoique je n'aie point oublié, monsieur, les sentiments que vous m'avez toujours témoignés personnellement, je ne puis y songer sans les lier au souvenir de monsieur votre oncle, avec qui j'avais l'honneur d'être uni par une amitié sincère. Je sais combien sa perte a dû vous être douloureuse. Vous regrettez un excellent oncle, et je regrette un ami sensible, dont les conseils sur les ouvrages dramatiques tenaient de son goût exquis, et d'un fond d'esprit dont peu dhommes ont connu l'étendue, et qu'il se plaisait lui-même à cacher, dans les moments d'une gaieté, si agréable aux autres, et qui contrastait si étrangement avec tout le sérieux, pour ne pas dire la mélancolie de son caractère. J'aurais eu sans doute le plaisir de l'avoir pour confrère (4), mais mon sort a été de perdre les hommes que j'avais le bonheur d'entendre, et qui avaient de l'amitié pour moi (2)... »

De son côté, sur la foi d'anciens amis du marquis de Bièvre, la duchesse d'Abrantès assure « qu'il était sérieux de sa

(1) A rAcadéinie française.

(2) Dossiers de l'auteur.

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