LES JEUX DE MOTS ET LA GAIETE
nature (1) ». On trouve une curieuse explication "de cette anomalie dans le brouillon d'une lettre que le calembouriste écrivit en 1776 (2). Le marquis de Paulmy d'Argenson, membre de l'Acade'mie française, M. de Bastide, litte'rateur fe'cond, et le comte de la Vergne de Tressan^ membre de l'Acade'mie des sciences, avaient fondé l'année précédente une publication périodique intitulée la Bibliothèque universelle des romans. Ils y analysaient les œuvres anciennes et modernes, réimprimant les passages qui leur paraissaient dignes de ne pas être oubliés. Dans le numéro d'avril 1776, l'un d'eux, probablement M. de Bastide^ étudia les principaux recueils d'équivoques parus depuis deux siècles. Citant ceux du comte de Gramail et de l'abbé Ghérier, il ajoutait :
« Quarante-cinq ans s'étaient écoulés depuis l'impression de l'Homme inconnu, lorsqu'un jeune militaire a rappelé le goût du public à ce genre, en publiant en 1770 la Lettre à Mme la comtesse Talion. Quand on jette un coup d'œil philosophique et littéraire sur cet ouvrage, et qu'on le compare aux premiers, rien n'est i^lus propre à marquer les différents âges du goût, du moins quant aux plaisanteries. Qu'il y a loin de Rabelais, qui vivait dans le siècle delà Renaissance des lettres, sous François I", jusqu'au siècle brillant de notre littérature la plus moderne ! La Lettre à Mme la comtesse Tation est trop connue pour que nous pensions à l'extraire. La liste des pères et des abbés qui assistèrent à l'enterrement de l'abbé Quille est un morceau excellent. L'auteur continue encore de cultiver ce genre de plaisanteries, dont il serait peu convenable de s'occuper uniquement, mais dont il est permis de s'amuser, surtout lorsqu'on y met autant d'esprit que d'agrément. Malheureusement, il ne se dit pas un mot de ce genre qu'on ne le mette sur son compte : mais nous sommes persuadés qu'il n'y a que ceux qui sont vraiment bons qui soient de lui (3). »
Ce n'était plus le ton du Mercure de France; prompt à la gratitude comme au ressentiment, le marquis de Bièvre s'em-
(1) Histoire des salons de Paris, 1838, t. II, p. 340.
(2) Dossiers de l'auteur.
(3) Bibliothèque universelle des romans, avril 1776, 2« volume, p. 56.
pressa d'adresser à l'auteur de ces lignes aimables une vraie profession de foi : « Monsieur, disait-il, je vous dois au moins des remerciements pour un article plus qu'honnête qui me concerne, et que je viens de lire dans la Bibliothèque des romans ; quoique je sois infiniment flatté de tout ce qu'il renferme d'obligeant, je vois encore avec plus de plaisir que vous daigniez prote'ger ouvertement le dernier petit coin qui semble servir aujourd'hui d'asile à la gaieté. Il est bien extraordinaire qu'elle n'ait pu conserver en France de domaine plus étendu, cependant rien ne peut avoir d'âme ni de vie sans elle; pour moi, je la regarde comme la matière élémentaire, je voudrais la retrouver partout, je voudrais qu'elle se mêlât à l'air que nous respirons, elle répandrait une couleur aimable sur tous les objets qui nous entourent... Je crois surtout que la philosophie ne peut avoir d'existence et ne peut s'établir que par elle, qu'elle est enfin la philosophie par excellence. »
S'attachant à démontrer que la somme des maux ne l'emporte aucunement sur la somme des biens, le marquis blâmait les penseurs qui « répandent des nuages sombres sur toutes les , branches de la philosophie ». Cette science était alors à la mode, et l'on rencontrait partout « ces tristes amateurs dont les ridicules lui font plus de tort que tous les efforts de ses ennemis ». Contre ces ennuyeux personnages, poursuivait Bièvre, « j'ai jugé que le calembour pourrait fort bien tenir lieu d'arme défensive, et en effet la lance d'Argail ou le cor d'Astolphe ne m'auraient pas plus utilement servi » .
Pour convaincre son correspondant, il citait quatre circonstances de sa vie où il parvint, contre toute espérance, à substituer la gaieté à l'ennui. La première fois^ ce fut « à la grand'messe à la Cour », pendant un interminable sermon sur les derniers jours du Christ : « Ah! dit-il à son voisin qui s'endormait, l'auteur de notre Rédemption n'a eu qu'une passion dans sa vie, mais elle a été bien malheureuse ! » Et les deux jeunes gens s'amusèrent de cette plaisanterie jusqu'à la fin de la cérémonie. Un autre jour, un officier de marine faisait subir au marquis et à ses camarades le récit d'une tempête, sans leur épargner un coup de roulis. « Arrivés en vue du