LE CHATEAU ET LE PARC
murs, renfermait environ quarante-six hectares de « pâtures, bassins d'eau jaillissante,, allées, bois de haute futaie, taillis, aulnaies, saussaies, prés, vignes et vergers ». Il était traversé par la Sigrye, petit affluent de la Bièvre, qui, serpentant sous les arbres et formant un étang, coulait ensuite dans les douves de la demeure seigneuriale.
La campagne environnante offrait « un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux ». Victor Hugo se rendait souvent à Bièvre, où son ami Bertin aîné, fondateur du Journal des Débats, i)Ossédaii le castel des Roches (1), et, en 1831, la beauté du site lui inspirait ces strophes :
Oui, c'est bien le vallon! le vallon calme et sombre!
Ici, l'été plus frais s'épanouit à l'ombre,
Ici durent longtemps les fleurs qui durent peu,
Ici l'âme contemple, écoute, adore, aspire,
Et prend pitié du monde, étroit et fol empire,
Où l'homme tous les jours fait moins de place à Dieu.
Et l'on ne songe plus, tant notre âme, saisie, Se perd dans la nature et dans la poésie. Que tout près, par les bois et les ravins caché, Derrière le ruban de ces collines bleues, A quatre de ces pas que nous nommons des lieues. Le géant Paris est couché {2) !
Poursuivant sa lutte « contre l'ennui », le marquis de Bièvre voulut égayer le charme un peu mélancolique d'un tel paysage... et parsema de calembours sa demeure et ses jardins. Sur la porte de ses écuries, par exemple^ on voyait les armes d'Angleterre, avec la devise : Ilonni soit qui mal y panse (3), et dans le parc, vaste et ombreux, la spirituelle imagination du marquis se donnait libre cours. Sous le Directoire, la marquise de Montesson, qui fut l'épouse du père de Philippe-Égalité, louait le château de Bièvre, vendu en 1790
(1) Aujourd'hui propriété de M. Jules Barbet-Massin.
(2; Les Feuilles d'autoynne, pièce 34. A Mlle Louise Bertin . Btêvre. Victor Hugo composa cette poésie aux Roches, dans un pavillon séparé qui prend vue sur la vallée de la Bièvre; en tète, il mit comme épigraphe : « Un horizon fait à souhait pour le plaisir des yeux (Fénelon). »
(o) Histoire des xuloit& de finis, par la ducliesse d'ADRANTÈs. Paris, 1838, t. II, p. 340 et suiv.
par les héritiers du calembouriste, et elle y conviait ses amis. La future duchesse d'Abrantès vint un jour lui rendre visite, et l'on fit une promenade à travers le parc : « Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette vallée enchanteresse, écrit l'auteur des Salons de Paris, les lilas et leurs grappes pourprées, les ébéniers aux rameaux d'or, les boules de neige, les rosiers, les épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes odoriférants rendaient cette retraite un lieu de délices... Nous parcourûmes ainsi, sous des voûtes de fleurs et de feuillages, respirant un air embaumé, tout le pard de Bièvre, trouvant à chaque pas de nouveaux calembours (1). »
Le marquis se plaisait à promener ses futures conquêtes dans les mystérieux labyrinthes des bosquets; une allée de lilas, propice aux brûlants aveux, les conduisait d'abord au petit lac (2), et, sur plusieurs bateaux formant flottille avec vaisseau amiral, elles découvraient de tendres devinettes. Plus loin, Bièvre utilisait un des jeux de mots prêtés naguère à l'abbé Quille (3) : « Nous entrâmes, poursuit la duchesse d'Abrantès^ dans une forêt de sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire un lieu propre à tout ce que pouvait permettre une retraite aussi solitaire, et, dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de gazon, dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement. »
C'est là que le châtelain amenait ses jolies invitées, après maint assaut livré à leur vertu. « Madame, s'écriait-il, voici l'endroit décisif (des six ifs)\ » Si la belle s'irritait d'une pareille mise en demeure : <t Qu'avez-vous donc compris? »
(1) Histoire des salons de Paris, par la duchesse (I'Abuaxtès. Paris, 1838, t. II, p. 340 et suiv.
(2) Il y a (juelque trente ans, le peintre L. Rossi composa un tableau de genre qu'il intitula : Une plaisanterie du marquis de Bièvre. Le calembouriste y est représente debout sur une terrasse dominant le petit lac; en dessous de lui, plusieurs jeunes femmes, assises au bord de l'eau, prennent pari à une collation. Bièvre, atteignant tout à coup un robinet, ouvre les jets d'eau en marge du lac, ce qui met en fuite l'élégant bataillon féminin. On ne trouve nulle part le récit de cette mauvaise farce.
(3) Lettre à Mme la comtesse Tntinn, 4« édition, p. 25.