‹ Le marquis de BièvreChapitre 30 sur 185 · LA LAITERIE · texte numérisé non relu

LA LAITERIE

répliquait Bièvre innocemment^ « je vous ai fait admirer ces six beaux arbres verts (1). " Mais, dans ce cas, il savait se venger. Le temps e'tait chaud; l'émotion donnait soif à Célimène, et le calembouriste proposait de gagner la laiterie; on se dirigeait donc, par une large prairie ensoleillée, vers un poteau indicateur planté au loin...

Mme de Montesson ne manqua pas de conduire sa visiteuse en cet endroit du parc et de lui adresser la même offre : « Nous étions toutes fort altérées, conte la duchesse d'Abrantès; arrivées au bout de la prairie, nous ne vîmes aucune maison, ni rien qui annonçât une habitation; rien que ce poteau au haut duquel était un grand carré blanc. Tout à coup, nous entendons une exclamation très énergique de la marquise de Coigny, s'adressant à Eugène do JJeauharnais qui arrivait à l'instant, et qui se mit à rire comme un enfant qu'il était encore, en voyant le côté du poteau; nous y courûmes et il nous fut loisible de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau, se détachait en noir charbon une immense lettre majuscule, uni, c'était la « lettre I » de Bièvre! »

Aux trop coquettes filles d'Eve qui lui refusaient le droit du seigneur, le marquis n'infligeait pas un bien dur châtiment : la déception gastronomique de la lettre I rappelait de fort loin les vengeances barbares des châtelains du moyen âge, mais, si les mœurs se transformaient, il est curieux d'apprendre que les prescriptions féodales, en cette galante époque, conser» valent toute leur force. Le 23 août 1784, Bièvre devait confier à un procureur des Comptes la mission de « rendre hommage » au Roi pour son marquisat (2); dès le 4 août 1 774, il accomplit lui-même ce devoir pour un fief relevant d'un autre suzerain, et le document qui en perpétue le souvenir semble retarder de cinq siècles (3).

En 1741, Louis Mareschal, seigneur de Bièvre et de Vélizy, aïeul du calembouriste, et Antoine Rouillé, comte de Jouy,

(1) Cette plaisanterie est devenue classique.

(2) Minutes de M« Mony (M" Cliampetier de Ribes, successeur actuel) L'hommage lui-même ne se retrouve pas aux Archives nationales.

(3) Archives nationales, registre 0' 3857, 1"° 52, verso.

futur ministre de la marine, avaient réglé une contestation relative à certaines terres qui, rattachées à la seigneurie de Vélizy, mouvaient en réalité du comté de Jouy-en-Josas. Ces terres formèrent pour Louis Mareschal <t le fief de la Châtaigneraie », dépendant, non plus de Yélizy, mais de Jouy, et, « pour cette fois », Antoine Rouillé dispensa son voisin de se transporter au château de Jouy afin de lui rendre hommage. Comme cette preuve de vasselage se devait à chaque mutation du fief^ le marquis de Bièvre ne manqua pas de s'en acquitter dès qu'il en fut requis; en 1774, le comté de Jouy appartenait au gendre de Rouillé^ le maréchal de camp François d'IIarcourt, marquis de Beuvron.

Se présentant devant la grille du château de Jouy, close pour la circonstance, le calembouriste prononça par trois reprises, « à haute et intelligible voix », la formule consacrée : « Monsieur le marquis de Beuvron, seigneur de ce lieu, êtesvous de céans, ou gens pour vous qui aient droit de recevoir les foi et hommage qui vous sont dus à cause de votre comté de Jouy? » A la troisième interpellation, M. d'IIarcourt parut; « le marquis de Bièvre, lit-on dans le procès-verbal, s'étant mis un genou en terre,, tète nue. sans épée ni éperons, dit et déclara qu'il rendait à M. le marquis de Beuvron les foi et hommage et serment de fidélité qui lui étaient dus pour le fief de la Châtaigneraie ; il fut reçu par le marquis de Beuvron à charge de bailler aveu et dénombrement i.

Si l'antique formalité s'exécuta vraiment avec ces détails surannés, on peut croire que le spirituel vassal eut peine à garder son sérieux, et que le suzerain termina l'hommage par une cordiale réception au château de Jouy. Peut-être aussi le parchemin rédigé en cette occasion continuait-il d'enregistrer un cérémonial tombé en désuétude.

Le droit de chasse, privilège des seigneurs hauts justiciers dans leurs mouvances, était, parmi les droits féodaux, celui dont l'ancienne noblesse se montrait le plus jalouse. Mais le calembouriste ne pouvait pas l'exercer en ses deux « hautes justices » de Bièvre et de Vélizy : son marquisat, situé à proximité de plusieurs résidences royales, se trouvait entièrement

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