SES FONCTIONS D' « EXEMPT
Le Roi entretenait des chasses si nombreuses et si étendues qu'il ne pouvait pas les parcourir toutes pendant une même année; aussi, dans chaque capitainerie, les propriétaires se félicitaient de voir leurs biens rattachés à un « canton » d'officier : en se livrant aux divers plaisirs cynégétiques, les « pourvus de charges » et leurs amis diminuaient quelque peu la proportion des lapins, lièvres, chevreuils, loups et sangliers : quant aux cerfs, leur poursuite était exclusivement réservée à Sa Majesté sur toute la surface du royaume, et, pour les chasser à courre, les maîtres d'équipage devaient obtenir du roi une permission spéciale.
En sa qualité d'exempt, Bièvre contrôlait plusieurs gardes royaux logés sur ses terres et donnait son avis sur les destructions de gibier réclamées par les curés du « canton » ; puis il dirigeait les battues de lapins et de biches prescrites après des dégâts trop manifestes. La vente des lapins, réservée aux gardes et aux officiers, leur procurait des bénéfices proportionnés à leurs fonctions : d'après Boucher de la Richarderie, le capitaine de « la Varenne du Louvre » en retirait annuellement l'importante somme de 40 000 livres. Dans l'exercice de sa charge, Bièvre endossait une « veste de ratine verte galonnée d'or(l) »; ce même galon, « plus ou moins riche (2) », ornait les uniformes de tous les officiers de vénerie.
En 1780, le calem])Ouriste voyageait en Italie; prévoyant une longue absence, il chargea son « procureur général », M. Lambert, de louer le canton de chasse qu'il possédait à vie. Mais, quand Tinspecteur chargé de cette partie de la capitainerie, M. Leroy, eut fait connaître les intentions du marquis de Bièvre à M. Antoine, « officier tenant le siège à Saint- Germain », le haut personnel de la vénerie royale ne se montra pas disposé à les approuver. Le marquis avait pour intime ami M. d'Angiviller, surintendant des bâtiments royaux et lieutenant de la capitainerie; le 6 mars 1780, répondant aux
(1) Inventaire annexé à l'acte de partage de la succession du marquis de Bièvre, du 31 décembre 1790 (minutes de M" Liénard, notaire à Paris).
(2) Etal de la France de 1727, t. II, p. 29o.
affectueuses condoléances que Bièvre lui adressait pour la mort de son frère, le comte d'Angiviller ajoutait : i Je craignais que louer votre canton ne produisît un mauvais effet, et j'avais raison, car hier, chez le roi, M. de Bauterne, frère de M. Antoine, est venu lui dire qu'il avait appris par le sieur Leroy, de Saclay, que vous aviez donné l'ordre qu'on vendît vos chiens, vos fusils, et qu'on louât votre canton. M. Antoine lui répondit que ce dernier point était impossible et que vous éprouveriez des oppositions. Je lui dis qu'il n'en était rien, et, n'ayant pu voir M. Lambert à Paris, je lui ai marqué de ne point aller en avant sans de nouveaux ordres de votre part.
« D'après ce propos de M. Antoine, comme je sais qu'on avait désiré ce canton pour le joindre au canton du roi, je lui ai demandé si on vous le rembourserait si vous vouliez le quitter, il m'a paru qu'il ne le pensait pas, vu le prix; il m'a dit que d'ailleurs il y avait une charge attachée qui rapportait 400 livres, et qu'il faudrait que vous gardassiez la charge. 11 m'est venu à moi une idée, si vous étiez dans l'intention de vous en défaire, et je lui en ai parlé, mais comme de moimême et pour mon intérêt seul : je voulais, moi, avoir un canton, et j'avais offert 12000 livres d'un; M. le maréchal (1) n'a pas voulu ou osé prendre mon argent. Je lui ai dit (2) : « Mais si j'achetais le canton, qui ne me convient pas parce « que ce n'est qu'une chasse d'été, pourriez-vous me le faire « troquer contre celui que je voudrais avoir? » Et sur cela il m'a dit qu'alors il pourrait, vous gardant votre charge, vous faire donner une permission personnelle pour vous et un ami dans les bois de l'Homme-mort et jusqu'à la Cour Roland, et deux ou trois permissions dans la plaine de Yélizy après le roi. D'après toutes ces idées, réfléchissez et marquez-moi le fond de vos désirs, et j'en parlerai à Antoine (3). »
Le surintendant ne connaissait pas la pensée entière du
(1) Le maréchal duc de Noaillles, capitaine de Saint- Germain.
(2) A M. Antoine.
(3) Collection de M. P. Fromageot. L'auteur remercie M. Fromageot d'avoir bien voulu lui communiquer, en l'autorisant à les reproduire, les parties des lettres de M. d'Angiviller non insérées dans son intéressant ouvrage, le Roman du covitc <rA)igiviUcr.