VENTE DE LA SEIGNEURIE DE VELIZY
grand-veneur : le duc de l'enthièvre, qui exerçait cette haute charge, souhaitait en effet, non pas de joindre aux cantons personnels de Sa Majesté celui dont le marquis de Bièvre jouissait à titre d'exempt, mais de re'unir au domaine royal la plaine de Vélizy pour y organiser la chasse en toute liberté. Quand le Roi voulait s'assurer la propriété d'une terre, on procédait par voie d'échange : le marquis de Lévis, auquel Louis XVI allait accorder le titre de duc, demanda au marquis de Bièvre s'il consentirait à lui vendre la terre et seigneurie de Vélizy, le bois et fief de la Châtaigneraie, le bois de THomme-mort et une partie de la plaine de Montéclain; comme Sa Majesté possédait en Artois, près d'Avesnes-le- Comte, des terres aptes à former en sa faveur un duché de Lévis, le troc se réglerait ensuite avec facilité.
Le calembouriste menait une existence coûteuse : il ne résista pas à l'offre d'une forte rente viagère; le comte d'Angiviller, qui négociait entre son ami et M. de Lévis, écrivait à ce dernier le 26 février 1781 : « Je crois que cette propriété peut devenir un jour très agréable au roi. Le feu roi avait toujours eu envie de cette plaine, et il n'y a pas de moyen plus commode qu'une rente viagère. Il est très possible que le roi veuille y planter un jour pour ses chasses, et l'acquisition commandée par le besoin serait très chère ; dans ce moment-ci, le vendeur en fait peut-être un peu les frais (1). »
La vente eut lieu le 13 juillet 1784; en retour de la cession désirée, M. de Lévis, maintenant duc et maréchal de France, versait au marquis de Bièvre la somme de 492000 livres, dont 192000 en espèces ayant cours, une rente viagère de 30 000 livres représentant les 300 000 autres (2). Le calembouriste, à qui l'on conserva probablement son canton, ou du moins une permission de chasse sur les terres vendues, exerçait encore en 1789 ses fonctions d'exempt de la capitainerie des chasses de Saint-Germain-en-Laye.
(1) Le Roman du comte d'Angiviller, ouvrage cité, p. 57.
(2) Acte passé par devant MM"' Mony et Lambot, notaires à Paris (Archives nationales, P. 2002; 0' 3856 et 3857); le 30 du même mois, l'échange prévu avait lieu entre le Roi et le duc de Lévis; voir aussi la Correspondajice secrète, t. XVII, p. 110, 3 novembre 1784.
Le marquis aimait à visiter son domaine de Bièvre, qu'il modifiait sans cesse par des échanges ou des ventes, divisant maintes parcelles, réunissant telles autres terres, enfin, construisant et démolissant, mais il séjournait peu en son château.
Devenu écuyer du comte de Provence, il jouissait d'un logement à Versailles, peut-être dans une aile du palais; sans doute aussi occupait-il une chambre au petit Luxembourg, apanage et séjour périodique de son prince; enfin, il habitait le château de Brunoy quand Monsieur s'y transportait. Mais son service lui laissait beaucoup de liberté; en hiver, c'est à Paris surtout qu'il vivait : « Marivaux a donné son nom à une rue, écrivait Sébastien Mercier, et son style s'appelle marivaudage; c'est une manière d'écrire qui a de l'affectation. On devrait loger dans la rue Marivaux tous ceux qui mettent de l'affectation dans leur manière d'écrire; conséquemment, M. de Bièvre devrait y avoir le plus bel appartement (1). »
Le marquis ne suivit pas le conseil de son ennemi littéraire, et ce fut rue du Sentier, proche le boulevard Poissonnière, qu'il se logea d'abord; il y eut pour voisin le chevalier de Chastellux^ son émule en calembours. Dans les annuaires mondains récents, la liste des personnages habitant cette voie contient à peine deux ou trois noms, car, depuis les premières années du dix-neuvième siècle, le commerce règne « au Sentier » ; avant la Révolution, au contraire, l'État actuel de Paris (2) mentionnait dans la courte rue : M. de Savenelles de Grandmaison, maître des Comptes, l'ex-fermier général Fontaine, marquis de Cramayel, M. le Normand d'Étiolés, le comte de Ilenneville, enfin un M. de Saint-Janvier, autrefois payeur des rentes rue Thévcnot, dont la femme, selon Deville, eut des bontés pour le calembouriste (3).
Bièvre, à l'étroit dans son appartement de la rue du Sentier, cherchait un hôtel où il put s'installer commodément. En 1774, il avait été pendant six mois l'amant de Mlle Raucourt, fameuse actrice de la Comédie-Française, et, depuis, il suivait
(1) Tableaux de Paris, 1783, t. XIII, p. 149.
(2) Par Watin, 1789.
(3) Voir cliap. ix.
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d'un œil amusé les folies de la jeune femme, dont le luxe de'frayait la chronique. Or, à la fin de mai 1776, Mlle Raucourt, qui venait de louer une agre'able maison sise près de la Barrière-Blanche, derrière la rue Saint-Lazare et les Porcherons (1), abandonna subitement Paris pour échapper à ses créanciers. Aussitôt le calembouriste, qui appréciait les avantages de cette demeure, entra en pourparlers avec son propriétaire, M. Lacroix, directeur des fermes générales, et, par bail emphytéotique du 29 juillet 1776 (2), il en acquit t l'usufruit et jouissance sa vie durant », moyennant la somme de cinquante mille livres; à la mort du preneur, la pleine propriété de l'immeuble reviendrait à M. Lacroix et à la dame Marie AUotte de Ghancelay, son épouse. Cet acte fut l'objet de lettres de ratification signées par Louis XVI le 30 décembre 1776 (3).
Bâtie peu d'années auparavant par le directeur des fermes, la nouvelle habitation du marquis de Bièvre s'élevait sur l'emplacement actuel de la rue La Bruyère, entre la rue Royale-sous-Montmartre (aujourd'hui rue Pigalle) et la rue de La Rochefoucauld. Le corps de logis principal;, ayant vue au nord sur une vaste cour et au midi sur un jardin de 40 ares environ, se complétait d'un bâtiment « en aile » aménagé pour le logement du portier, les remises et les écuries. De la cour, entièrement murée, deux portes cochères donnaient accès l'une sur la rue Royale, l'autre sur la rue de La- Rochefoucauld.
La cuisine, les offices et les caves occupaient le sous-sol. Au rez-de-chaussée, la porte principale de la maison s'ouvrait sur la cour : on traversait un grand vestibule pour entrer dans le salon, qui regardait le jardin par deux fenêtres et une porte vitrée; à droite du salon, la bibliothèque; à gauche, la salle à manger. Du vestibule, un grand escalier, placé à gauche pour qui venait de la cour, conduisait au premier étage, et, sur le
(1) Mlle Raucourt avait loué cette maison le 5 mai 1776 (archives nationales, Y 12704, scellé Raucourt, déposition du jardinier Saint-Thomas le 28 août 1776) ; elle l'occupa donc quelques jours seulement.
(2) Minutes de M" Mony, notaire à Paris.
(3) Archives de la Seine, 5830 A.
palier, le visiteur se trouvait devant la chambre principale, où Bièvre s'installa : elle prenait jour sur le jardin par deux fenêtres; à droite de cette pièce et communiquant avec elle, venaient une garde-robe, un « boudoir », puis une salle éclairée de deux fenêtres au couchant; là, une porte conduisait à un second escalier qui montait au deuxième étage; si on le descendait, on rencontrait d'abord les « lieux à l'anglaise » , petit réduit entresolé, puis une salle de bains communiquant, au rez-de-chaussée, avec la bibliothèque et le grand vestibule.
Vers le levant, plusieurs chambres d'amis complétaient le premier étage; enfin, sur le second étage, entièrement consacré aux logements des domestiques, le comble supportait une terrasse dallée, observatoire d'où l'on découvrait tous les environs : au nord, les moulins et les pentes cultivées de la butte Montmartre ; à l'ouest, le château de IMonceaux et la fin de la plaine Saint-Denis; à l'est, les hauteurs du clos Saint- Lazare; enfin au midi, derrière la tour des Dames et les guinguettes des Porcherons, la grande masse de Paris. Car, à cette époque, la capitale ne dépassait pas la rue Saint-Lazare : l'hôtel de Bièvre, comme les maisons de campagne éparses le long des rues lîlanclie, Royale et de La-llochefoucauld, faisait partie du bailliage de Montmartre.
Le calembouriste apprécia tant sa nouvelle installation que, le 4 février 4777, il louait son marquisat de Bièvre à un t intéressé dans les aflaires du roi », M. Bourgeois, moyennant un fermage annuel de 22 000 livres; le contrat (1), valable pour neuf ans, assurait au preneur la jouissance du château et du parc, le bailleur ne se réservant que les droits honorifiques attachés à sa dignité. Au commencement de l'année 4786, Bièvre devait reprendre possession de sa demeure seigneuriale et en confier la restauration à Chalgrin, architecte de Monsieur; quand il mourut, les travaux n'étaient pas encore terminés.
Durant douze années, le marquis occupa donc principale-
(1) Passé devant M" Mony (M" Cliampetier de Ribes, successeur actuel).