‹ Le marquis de BièvreChapitre 35 sur 185 · L'HOTEL DE LA RUE ROYALE · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE LA RUE ROYALE

ment sa demeure champêtre de la rue Royale-sous -Montmartre, plus tard dénommée rue Pigalle. Ses chevaux le menaient rapidement à Paris ou à Versailles, et certes, pour ces courts trajets, il employait des voitures plus légères que les deux « diligences à quatre glaces, stores et jalousies » trouvées dans ses remises en 1789. L'une, c à l'anglaise », présentait une caisse « couleur de café, armoriée, dorée sur les corps » , des roues peintes en gris et un intérieur doublé en drap de même couleur; l'autre, également armoriée, décaisse verte et roues grises, « à corps et filets dorés », montrait une garniture de drap vert et des coussins pareils, doublés en 1 cuir de roussi » ; ces berlines reposaient sur quatre ressorts; devant chacune d'elles, une housse en drap blanc couvrait le siège du cocher.

Sans doute les deux escaliers de l'hôtel, ses deux sorties par des rues désertes, facihtèrent au marquis nombre d'aventures galantes. Aimant d'ailleurs à recevoir sa famille et ses amis, Bièvre avait garni ses appartements d'un mobilier confortable. Dans le salon, six fauteuils « à la Reine ><, six autres « en cabriolet » , deux bergères de gourgouran blanc brodé en soie de couleur (d), deux autres munies de coussins en musulmane fonds gris à bouquets rouges (2), et trois canapés, avoisinaient une table de brelan, une table de piquet « sur ses quatre pieds de biche » et une autre table de jeu « sur ses six pieds de biche » ; une pendule donnant « les heures, les minutes et le quantième du mois » marquait la fuite du temps derrière les joueurs entourant le trictrac d'acajou et le damier d'ivoire. Les invités que n'intéressaient pas ces amusements entraient dans la bibliothèque : ils y trouvaient de nombreux livres; ou bien ils passaient en revue les tableaux et gravures ornant toute la maison; d'autres se promenaient dans le jardin, examinant les bustes en marbre blanc qui jalonnaient les allées.

Un ameublement de « moquette fond vert à mouches bleues et blanches » garnissait la salle à manger; Bièvre avait choisi

(1) Etoffe de soie des Indes.

(2) Riche étoile de soie rayée.

pour sa table un service de porcelaine blanche à bords et festons bleus; quand venait le dessert, on apportait des assiettes en porcelaine de Sèvres blanche, à bords dorés; une grande jatte à punch complétait cette vaisselle. Aux soupers de cérémonie, une importante argenterie, « moulée, montée ou plate », et des couverts armoriés, en « argent d'Allemagne surdoré en or, appelé vermeil (1) », décoraient la nappe. Enfin, grâce à une cave savamment composée, le marquis pouvait servir à ses amis du bordeaux rouge, du sauternes, du grave, du vin blanc d'Auvillé (2), du vin de Fontenille (3), du Champagne blanc, rose ou rouge^ du vin blanc non mousseux de Champagne, du muscat de Frontignan, du malaga, des vins de Corinthe, de Livato et de « Lianorroïdi (4) », de la « liqueur d'Amérique », du marasquin et du rack. Chez l'amphitryon comme chez les convives, la générosité, de ces crus devait singulièrement favoriser l'éclosion des calembours.

Quand Bièvre, demeuré seul, remontait à sa chambre, il s'asseyait à sa table « d'acajou, à l'anglaise » , que garnissaient des objets familiers : une écritoire couverte, en chagrin noir, un grand portefeuille de maroquin noir à serrure d'argent, un bilboquet d'ivoire, un petit trictrac d'ébène, un minuscule mortier en jade, garni de son pilon, enfin un petit buste de Louis XV sous verre. S'il levait les yeux, son regard rencontrait de gracieux meubles, un secrétaire en bois de rose, une étroite commode à trois tiroirs ornée de cuivres dorés, un chiffonnier « ouvrant à cylindre » et un guéridon de marbre blanc à galerie de cuivre, supportant un « déjeuner de porcelaine de la Reine », aux initiales de Anne Eynaud, sa mère.

Le marquis avait transformé en bibliothèque particulière le

(1) En 1789, cette argenterie, pesant 156 marcs, soit 38 kilogrammes, était évaluée à 8 391 livres.

(2) « Les moines d'Auvillé l'ont crier leur pressoir », écrivait Rulhière dans son poème des Jeux de mains. Il voulait évidemment parler du vignoble de Hautvillers, situé en Champagne près de Aï, et c'est de ce vin monacal que buvait le marquis de Bièvre.

(3) Vin des coteaux de la Loire (commune de Tracy-l'Orgueilleux, Nièvre).

(4) Vin de Grèce,

FER DE RELIURE DU MARQUIS DE BIEVRE (D'après un frottis retouché par M. Henry-André.)

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