L'HOTEL DE LA RUE ROYALE
cabinet qui suivait sa garde-robe et son boudoir ; des rayons fixés au mur et commandés par une échelle roulante y supportaient ses livres préférés; il venait le plus souvent travailler en cette pièce, relisant les œuvres de ftlolière, Corneille, Dufresny, Lesage, Voltaire, Rousseau, Montesquieu; les discours de Cicéron; les églogues de Virgile; les comédies de Plante; les campagnes de Turenne; V Encyclopédie; les meilleurs traités de philosophie, de théologie, d'histoire et de mathématiques; les dernières années du Mercure de France, des Annales de Linguet, de la Bibliothèque des Romans et des Étrennes du Parnasse; enfin son importante collection d'ouvrages sur l'Italie ancienne et moderne (4). Là, Bièvre écrivit le Sédîicteur, commencé rue du Sentier, puis les Réputations; là aussi, en des cartons spéciaux, il étudiait les estampes et les dessins rapportés par lui de Rome et de Florence. Parfois, comme il jouait supérieurement de la flûte, il s'installait devant son pupitre à musique et déchiffrait de nouvelles mélodies.
Revenu dans sa chambre, un cadran d'émail surmonté de deux colombes de cuivre et posé sur une petite colonne de marbre peint en bleu, lui indiquait l'heure tardive. Il gagnait alors un large lit « à deux dossiers » , pour s'endormir sous de gais rideaux en toile de Jouy, à fond blanc semé de fleurs roses (2).
Le marquis employait sept domestiques. Son valet de chambre, Charles Baur, dit Lallemand, le servait depuis son entrée aux Mousquetaires; Marianne, femme de Lallemand,
(1) Le marquis de Bièvre s'était fait graver le même ex-libris que son père et son aïeul (voir les Archives île la Société des collectionneurs d'exlibris, n° de mars 1908, et les reproductions ci-contre).
(2) Ces détails et les suivants sont empruntés à deux documents. Le premier, un « scellé » dressé rue Royale le 3 novembre 1789 par Jean Jannot, « juge de police etvoieriedu baillage de Montmartre » (Archives nationales, 7J 2454), a été signalé à l'auteur par M. Gaston Capon, dont on a lu la Vie du prince de Conti et plusieurs autres études fort intéressantes sur les mœurs du dix-lmitième siècle. Le second, un inventaire établi par M" Liénard, notaire à Paris, est annexé à l'acte de partage de la succession du marquis de Bièvre, en date du 31 décembre 1790; l'auteur remercie M» Hocquet, successeur actuel de M" Liénard, pour l'aide aimable qu'il a bien voulu apporter à ses recherches.
s'employait à la cuisine. Des deux laquais, Prou, dit Fontenelle, et Philippe, le second, qui se nommait en re'alité Philippe del Fabbro, fut sans doute ramené d'Italie par son maître. Le cocher Lalloz, le portier- jardinier Jacques Charpentier et sa femme complétaient le personnel de la maison.
Chaque matin, Bièvre passait sa robe de chambre de « piqûres de Marseille » ou celle de taffetas blanc ouaté, et tenait conférence avec le fidèle Lallemand, car le long de sa garderobe pendaient de nombreux habits. Mettrait-il des bas de soie ou simplement des bas de fil et coton à côtes? A sa chemise i Amadis » fixerait-il un col de mousseline, un col de toile? Entre ses manchettes de batiste, d'ancien point de Valenciennes ou de Malines, lesquelles choisir? Devait-il endosser un de ses beaux gilets de basin, brodés en soie et or? Pour la rencontre secrète qu'il projetait, son surtout de drap vert pomme, ou celui de drap rouge galonné d'or et d'argent, ne lui semblaient pas assez discrets : il revêtirait l'habit moucheté, ou plutôt son surtout de drap couleur cendre^ ou encore son habit d'étamine rayée fond gris.
Tel autre jour, un costume de soie s'imposait, mais il fallait se montrer modeste : Bièvre faisait apporter son habit de droguet de soie noire, ou celui de soie grise. Au contraire, s'il voulait se parer, il demandait ses habits de gourgouran ou de musulmane, ou celui de satin couleur cendre « à boutons de composition », ou mieux, celui de soie fond lilas. Si le velours était de rigueur, Lallemand présentait l'habit de « velours de printemps noir, brodé en paillettes », ou le pareil à fond blanc, ou celui de peluche verte. Tous ces vêtements comportaient des vestes et des culottes assorties. Pour la maison, le marquis passait, suivant la température, un surtout de lisière, ou de drap de AVilton, ou de drap de vigogne, ou une veste de coutil blanc.
Ayant fixé les détails de son habillement, Bièvre descendait à la salle de bain, où l'attendaient une baignoire en cuivre, (t dans sa chemise d'osier »;, et un lit de repos en forme de canapé. De retour en ses appartements, il revêtait bientôt le costume préparé, puis garnissait de dragées sa bonbonnière
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J'écaille blonde « piquée en or ». Mais, s'il devait quitter Ihôtel, trois questions, non moins importantes que les premières, restaient à décider. Suivant les circonstances, Lallemand ceignait à son maître une « e'pëe d'acier à poignée fausse », ou une « épée de deuil », ou une autre « d'acier d'Angleterre », dont la garde, incrustée de perles, sortait d'un fourreau de galuchat (1). C'était ensuite sa coiffure que Bièvre choisissait, se couvrant d'un chapeau rond, noir ou blanc, ou d'un tricorne. Enfin, comme tout le monde à cette époque, il prisait, et n'emportait pas indifféremment sa tabatière de cuir à virole d'argent, celle d'ivoire uni, ou l'autre, plus précieuse, dont l'ivoire s'ornait d'un médaillon de cire... Quelle reine de la mode, aujourd'hui, compose plus minutieusement sa toilette qu'un élégant de ce temps-là'?
Le marquis de Bièvre trouvait chez sa sœur germaine, Mme de Joguet, l'intérieur familial qu'il différait de créer en sa propre maison. Du mariage de Louise Mareschal de Bièvre avec le conseiller-maître à la Chambre des comptes, naquirent deux enfants : en 1706, un fils nommé André, en 1768, une fille qui reçut le prénom de sa mère. Après avoir habité la rue Villedo, le quai Conti et la rue du Grand - Chantier, M. de Joguet se fixait en 1778 rue Thérèse, à l'angle de la rue Ventadour, et acquérait le château de Janvry, près Limours.
André de Joguet fut élevé à Juilly; il eut pour condisciple, en ce fameux collège dOratoriens (2), le futur académicien Antoine Arnault. « U. de Joguet, écrivait plus tard ce poète (3), est un homme solide en amitié. Celui-là eût sacrifie sa fortune à ses amis, et non pas ses amis à sa fortune. Quoiqu'il ait eu des opinions très opposées à la Révolution, il n'a jamais renié ceux de ses camarades que leurs opinions avaient jetés dans le mouvement révolutionnaire. Il les plaignait plus encore qu'il ne les blâmait, et, sans les rechercher, il ne s'en éloignait pas. Neveu du marquis de Bièvre, il eût pu comme
(1) Peau de .squale ou de raie préparée par les gainiers.
(2) On prononçait « July » : vers l'époque où son neveu entra dans ce collège (1777), le marquis de Bièvre lit un calembour sur la courtisane Julie et l'établissement de « July » {Biévriana, p. 97).
(3) Souvenirs d'un sexagénaire, Paris, 1833, t. I^', p. 95.
lui se faire un nom dans la litte'rature le'gère; je ne sais pourquoi il s'est amusé à écrire sur des matières graves (1). »
Le 11 mai 1790, c'est-à-dire quelques mois seulement après la mort de son oncle, Louise de Joguet épousa Etienne Anjorrant, ci-devant seigneur de Villiers-le-Bâcle et conseiller au Parlement de Paris (2). La famille de ce magistrat^ éteinte aujourd'hui quant aux mâles, était fort ancienne; depuis le treizième siècle les Parisiens répétaient : t Point de Parlement sans Anjorrant r> ; en 1790, outre^ le mari de Mlle de Joguet, la Cour souveraine comptait un autre membre portant ce nom, dont l'origine était gracieuse. Au temps de saint Louis déjà, selon une tradition^ les ancêtres du conseiller, dénommés Bourre ou Bore, appartenaient au Parlement, et le pieux roi les rencontrait souvent dans la chapelle de son palais, prosternés en de touchantes oraisons. « Oh! s'écria-t-il un jour, on dirait des anges orantl (3) » Les Bourre s'enorgueillirent de ce surnom, qui prévalut, et, apprenant le mariage de sa nièce, le
(1) Au début de la Révolution, André de Joguet composa des drames et des opéras « patriotiques », ce qui ne l'empêcha pas d'être incarcéré comme « suspect », le 6 thermidor an II. à la prison du Luxembourg. Relaxé quinze jours après, sans doute grâce à la protection d'anciens camarades, il ne l'ut plus inquiété. En 1803, s'adonnant à l'étude du droit anglais, il publia un ouvrage intitulé : Analyse des lois amjlnises, précédée d'un discours préliminaire sur l'élude des lois, traduite de l'anglais de William Blackstone, et le dédia au « citoyen consul Lebrun ». Nommé l'année suivante sous-prél'et de la Réole, il garda son poste pendant la durée de l'Empire. Il avait épousé Mlle Gérard de Rayncval, fille du diplomate de ce nom; son beau-frère, le comte Gérard de Rayneval, pair de France, devint ministre des affaires étrangères sous la Restauration.
Le neveu du marquis de Bièvre laissa une fille qui se maria au marquis de Bougy, et deux fils morts sans postérité.
(2) La nièce du marquis de Bièvre mourut le 12 août 1796 en son château de Villiers-le-BàcIe, laissant deux enfants :
1° Le marquis Anjorrant, dernier de son nom, qui épousa Mlle de la Myre dont il eut une lille, Elisabeth, mariée à Charles du Cambout, vicomte de Coislin; de cette union naquit une fille unique, aujourd'hui Mme la marquise du Luart.
2" Sidonie Anjorrant, devenue la comtesse des Monstiers-Mérinville; de son mariage naquirent Elisabeth, mariée à M. de Vassinhac, comte d'Imécourt; Louis, marquis des Monstiers-Mérinville, époux de Mlle de la ïour-du-Pin-la-Charce, père du chef actuel de la famille; et Renaud, comte des Monstiers-Mérinville, qui s'unit à Mlle Dupuy.
(3) En vieux français, le mot « orer », directement tiré du latin, signifiait prier, il engendra les termes « oraison » et « oratoire ».