L ENFANCE DE M. DE BIEVRE
La famille du futur calembourisle. — Georges Mareschal. seigneur de Biévre, premier-chirurgien de Louis XIV; ses petits-fils. — M. de Bièvre, conseiller au Parlement de Paris; son mariage avec Marie-Anne Eynaud; naissances de Louise et de Georges- François Mareschal de Bièvre. — Mort du conseiller. — Marie- Anne Eynaud se remarie à M. de Razilly; sa mort. — Tutelles des mineurs de Biévre, leur fortune. — Mariage de Louise avec M. de Joguet. — Georges de Bièvre au collège; il entre aux. Mousquetaires du roi.
Le marquis de Bièvre appartenait à une famille parisienne d'origine étrangère.
Son trisaïeul , John Marshall , gentilhomme irlandais , avait émigré en France pendant les troubles du règne de Charles I". Mettant son épée au service de Louis XIII, alors engagé dans la guerre de Trente ans, il devint capitaine au régiment de Guiche-Cavalerie et fut grièvement blessé à Rocroy, en 1643. Comme la perte de son bras droit l'obligeait à quitter le service du roi, il vint habiter Calais, puis Grave- Unes. Pendant les vingt-huit ans que l'émigré irlandais passa dans ces deux villes, des revers de fortune le réduisirent à la misère, et, quand il mourut en 1671, son fds, Georges Mares-
chai (4), alors âgé de treize ans, se trouva sans ressources et sans protecteurs (2).
L'ascendance du calembouriste offre alors un bel exemple de rebondissement social. Obligé d'apprendre un métier, Georges Mareschal vint étudier la chirurgie à Paris. Après quelques années, il était le meilleur opérateur de France, 'et, en 1703, Louis XIV le choisissait comme « premier-chirurgien ». La loyauté de son caractère lui valut bientôt l'intime confiance du Roi-soleil : en 4707, Mareschal reprit le rang dont la détresse de l'exil avait privé son père, car il reçut du roi des lettres de noblesse héréditaire (3). Ces lettres lui donnaient le droit « de tenir et posséder tous fiefs, terres et seigneuries nobles de quelque titre et qualité qu'elles soient »; il acquit en 1712 la châtellenie de Bièvre, près Versailles. Conservant sa charge auprès de Louis XV, le premier-chirurgien utilisa pour les progrès de son art le crédit dont le jeune souverain l'honorait et fonda en 1731 la fameuse Académie royale de Chirurgie. Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, Vélizy, Montéclain, Favreuse, etc., chevalier de l'ordre de Saint-Michel, mourut le 13 décembre 1736.
Son fils aîné, Georges-Louis Mareschal, seigneur de Bièvre, Vélizy et autres lieux, exerça près de Louis XIV et Louis XV trois charges de Cour ; d'abord premier-chirurgien de Sa Majesté en survivance de son père, puis maître d'hôtel et gentilhomme ordinaire du roi, enfin fermier-général, il mourut le 5 mai 1747, laissant sept enfants. Suivant l'usage des familles nobles, ses quatre fils incorporèrent à leur nom patronymique ceux des seigneuries paternelles et s'appelèrent : Georges Mareschal de Bièvre, Alexandre Mareschal de la Châtaigneraie, Denis Mareschal de Montéclain et Charles Mareschal de Favreuse. Leurs sœurs épousèrent, l'une, Gilles Charpentier d'Audron, vicomte de Couvrelles, directeur -intendant de l'Hôtel royal des Invalides; la seconde, Jacques Roussel, sei-
(1) Peu à peu, le nom francisé du gentilhomme irlandais était devenu « Mareschal ».
(2) Voir Georges Mareschal, seigneur de Bièvre, cliirurgien et confitlenl de Louis XIV, Paris, Plon-Nourril (1906), p. 1-13.
(3) En dccembrc 1707. (Archives nationales, X"- 9006.)
gneur de Rocquancourt et de la Celle, secrétaire du roi, puis fermier-général; la troisième, François Marchant de Varennes, maître d'hôtel du roi, fermier-général après son beau-frère Jacques Roussel.
M. de Bièvre, l'aîné des petits-fils du premier-chirurgien de Louis XIV, devait être le père du calembouriste. Né à Paris le 8 août 1749, il termina ses études au collège de Dormans-Beauvais, sis rue Saint-Jean-de-Beauvais; ce vieil établissement de l'Université parisienne avait été fondé en 1370 par le cardinal Jean de Dormans, évéque de Beauvais et chancelier de France. Cyrano de Bergerac, Boileau, Charles et Claude Perrault, Louis Racine s'y succédèrent. Selon la coutume des » fils de famille », M. de Bièvre logeait au collège de Beauvais avec un précepteur et n'obéissait qu'à ce dernier, nommé Jean Poupine (1). La Bibliothèque nationale conserve un exemplaire de la thèse latine (2) qu'il défendit le 13 août 1736, à l'âge de dix-sept ans; on y voit qu'il eut comme professeur de philosophie M" François Rivard, ce savant dont les traités élémentaires permirent l'enseignement des mathématiques aux élèves de l'Université.
Le jeune homme s'adonna ensuite au droit et fut nommé par le roi conseiller au Parlement de Paris en la première Chambre des Enquêtes, suivant lettres patentes du 18 décembre 1744 (3). Le 29 du même mois, il épousait Marie-Anne
(1) Plus tard, il assura une rente viagère de 400 livres à son ancien précepteur. (Archives nationales, Y 339, f'»27.) (2; Ms Clairambaut 326, p. 499. — Voici le titre de ce document :