CHAPITRE IX
Les bonnes fortunes des Mousquetaires, — Bièvre et les femmes du monde. — Bas-bleus et coquettes. — Mme de Saint-Janvier.
— Le marquis et les « impures ».
Débuts fameux de Mlle Raucourt à la Comédie-Française. — La vertu d'une actrice; Beaujon; le duc de Bourbon. — Louis XY et Mme du Barrj. — Une lettre de Voltaire. — Amours du marquis de Bièvre et de Françoise Raucourt; la rente viagère. — Néfaste liaison de Françoise avec Sophie Arnould; la rupture; lettre de Bièvi'e au lieutenant de police; « l'ingrate Amarante v.
— Extravagances de Mlle Raucourt; sa longue carrière dramatique; sa sépulture au Père-Lachaise.
« Les deux corps de Mousquetaires, écrit Pidansat de Mairobert, étaient des pépinières de libertins, et le séjour de la capitale ne pouvait que contribuer à corrompre leurs mœurs (1). » Le marquis de Bièvre ne sut pas échapper à l'influence du milieu où il vivait; ses bonnes fortunes furent aussi connues que ses calembours. II courtisait les femmes du monde, mais en se limitant aux plus compromises, et n'eut pas voulu s'exposer à ce qu'on employât contre lui, disait-il, « la voie de l'appel (de la pelle) (2) ». Au cours d'un bal, on le priait de faire danser une dame qui passait pour être irréprochable : « Non, fit-il, je perdrais mes pas autour d'elle. » Un autre jour, visitant une prude, il lui fit lire une lettre intéressante en cachant le verso du papier. Comme la belle insistait pour connaître le billet tout entier : « Madame, répondit-il,
(1) L'Espion anglais, t. II, p. 337.
(2) Manuel, La police de Paris dévoilée (Mme Beaulieu et l'anglais Tournar).
BAS-BLEUS ET COQUETTES Hl
j'aurais bien du plaisir à vous faire voir la feuille à l'envers, mais vous me l'avez toujours refuse'. »
Le marquis préférait s'adresser aux bas-bleus, car « les femmes qui composent sont à moitié rendues » . Rencontrant trois précieuses dans leur chaise de poste : « Mesdames, leur disait-il, vous devriez nommer votre courrier Bénédicité,... bcnedicite précède toujours les Grâces. » Pour celles qui résistaient à de tels mots, il écrivait de petits poèmes galants,
comme :
La discrétion.
L'astre brillant qui dispense les jours Atteint déjà le plus haut de son cours : Zélis, hélas! qui sait que je l'adore, A mes regards, Zélis sommeille encore.
Ah! si j'osais, après tant de rigueur, M 'abandonner à ma tendresse extrême.
Et n'écouter que la voix de mon cœur!... Mais j'aime mieux avoir moins de bonheur Et le tenir des mains de ce que j'aime (1).
Une coquette congédiait un soir Bièvre par cette offre ironique : « Je vais à ma toilette, voudriez-vous me servir de femme de chambre I » — « Très volontiers, riposta l'amoureux, par ce moyen vous serez ma maîtresse. » Une autre le retenait par cette promesse : « Quand mon mari sera parti, je vous ferai signe (2). » — « A merveille, consentait Bièvre, mais à condition que vous serez ma Léda. ■» Comme une dernière, presque vaincue, semblait mettre sa flamme en doute : « Sachez, lui dit-il, que je n'ai jamais aimé les feux d'artifice. » Quand il eut conquis l'incrédule, il s'efforça de ne pas nuire à sa réputation; un soir, elle le vit pénétrer dans sa chambre en franchissant la fenêtre : t Par où donc êtes-vous monté? » — « Par cet escalier dérobé ! » Et Bièvre montrait une échelle de maçon, trouvée par lui au coin de la rue. Le lendemain, donnait-il un conseil désintéressé à ce pauvre homme, fort laid, qui se plaignait de sa difformité : « Épousez une jolie
(1) Almanach des Muses, année 1773, p. 104.
(2) Cygne.
112 LE MAROUfS DE BIÈVRE
femme!.. Une jolie femme embellit tout ce qu'elle porte. » Au reste, en l'écoutant, le quidam se fût attiré un nouveau brocart; après un mariage conclu en de semblables circonstances, on disait à l'époux : « Votre femme ressemble à une victime; je vous plains, car vous n'avez qu'un serment de bouche. » Bièvre était présent : « Plaignez plutôt, corrigea-t-il^ celle qui a le serrement de cœur. »
Il eut, dit-on, comme maîtresse une femme depuis longtemps réputée pour la légèreté de sa conduite; plusieurs années auparavant, ses amants occupaient déjà les inspecteurs de M. de Sartines. Le lieutenant de police lisait en leur Journal du 4 mars 1763 : « M. deMonville, grand-maître des eaux et forêts, fait une cour assidue à Mme de Saint-Janvier^ femme d'un payeur de rentes, demeurant rue Thévenot. Il faut qu'il en soit grandement amoureux, car tout le monde sait que, malgré qu'il soit fort riche, il n'est point du tout généreux, et cependant voilà plus de 100 louis de cadeaux qu'il fait à cette dame. » Cinq mois après, ils écrivaient encore : « Mme Saint- Janvier, femme d'un payeur de rentes, rue Thévenot, traite avec toute l'humanité possible M. Laumur, jeune homme fort aimable, qui a fait une espèce de fortune par un mariage qu'il a contracté à Pondichéry, étant aide-de-camp de M. de Lally. Cette dame paraît d'une grande coquetterie et aime la danse à la fureur. Elle peut être regardée comme une jolie femme. M. de Cramayel, fermier-général, lui fait une cour assidue (\). »
Les inspecteurs du lieutenant de police avaient bon goût, et, selon Albéric Deville, Bièvre à son tour s'enthousiasma pour la belle Mme de Saint-Janvier, mais cette passion dura peu. L'hiver suivant, un ami Tinterrogeait sur cette nouvelle aventure : « Ma foi, mon cher, répondit-il, nous sommes en février (2). »
(1) Journal des Inspecteurs de M. de Sarti7ies, Paris, 1863, p. 300.
(2) Biévriana, p. 93. Dans l'acte de partage de la succession du marquis de Bièvre (31 décembre 1790), on voit que M. de Saint-Janvier devait aa calembouriste une somme de lû 386 livres « pour plusieurs billets, mandats et lettres de change acquittés pour lui par M. de Bièvre ». En regard, le notaire écrivit : « Cette créance est désespérée, ci... mcmoire. »