‹ Le marquis de BièvreChapitre 41 sur 185 · LES « IMPURES · texte numérisé non relu

LES « IMPURES

On s'amusait beaucoup à Paris, pendant les anne'es qui précédèrent la Révolution : Bièvre fréquentait assurément les guinguettes des Percherons, le cabaret de Ramponeaux, les galeries du Palais-Royal, le café Procope (1), et, plus qu'aux mondaines, c'est aux actrices et aux « impures » que le Mousquetaire vouait ses premières ardeurs. Les théâtres, les Vauxhall d'hiver et d'été, bals publics en vogue, lui offraient de faciles conquêtes : « Voyez ce beau régiment de femmes! » s'écriait un de ses amis en montrant les danseuses. « Oui, approuva Bièvre, mais je doute que ce soit des troupes réglées. » Un soir, il faisait chaud, et les éventails se balançaient de toutes parts; c'était pendant le long blocus de Gibraltar, dont on critiquait la durée : « M. le marquis, demanda une des promeneuses au calembouriste, quelles sont les nouvelles du siège? » Si la jeune personne fréquentait les officiers du génie, elle comprit la réponse : « C'est qu'il y aura, ce soir encore, bien des mines d'éventées », affirma Bièvre. Les habituées des Vaux-hall ne lui marchandaient pas leurs déclarations : à l'une d'elles, plus peinte encore que ses pareilles, le calembouriste répondait : « Je vous en supplie, madame, parlezmoi sans fard. » En dépit de ce plaisant scepticisme, son cœur ne devait pas échapper aux orages de l'amour.

Le 23 décembre 1772, la soirée fit époque à la Comédie-Française ; on jouait Bidon, œuvre de Le Franc de Pompignan, et le principal rôle était confié à une jeune débutante. Les spectateurs trouvèrent cette actrice si jolie fille, si l)onne tragédienne, que dès le lendemain le nom de Mlle Raucourt devenait célèbre. « On ne peut exprimer la sensation qu'elle a faite, dit Pidansat de Mairobert, et de mémoire d'homme on n'a rien vu de pareil. Elle n'a que seize ans et demi, elle est faite à peindre, elle a la figure la plus belle, la plus noble, la plus théâtrale, le son de voix le plus enchanteur, une intelli-

(1) La plupart des articles consacrés depuis un siècle à ces fameux établissements citent le marquis de Bièvre parmi les personnages qui les Iréquentcrent; cette affirmation est fort vraisemblable, mais aucun document contemporain ne la précise. Parmi les peintures qui ornaient, jusqu'à ces dernières années, les murs du café Procope, rue de l'Ancienne- Comédie, figurait, assure-t-on, le portrait du calembouriste.

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gence prodigieuse, elle n'a pas fait une fausse intonation; dans tout son rôle, très difficile, il n'y a pas eu le plus léger contresens, pas même de faux gestes. Un peu de raideur et d'embarras dans les bras est le seul défaut qu'on lui ait trouvé. Elle a ravi généralement. Elle est élève du sieur Brizard et a appris dix-neuf rôles en six mois. C'est un vrai prodige, propre à faire crever de dépit toutes ses concurrentes les plus consommées (1), »

Mme Vigée-Lebrun, qui assistait à la représentation, écrit dans ses Souvenirs : « Le déljut le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de Mlle Raucourt dans le rôle de Didon . . . La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite. >> Grimm consacre à l'avènement de la jeune Raucourt six pages dithyrambiques; on vit apparaître sur la scène, s'exclame-t-il, « la plus belle créature du monde et la plus noble » ; on entendit « la voix la plus belle, la plus flexible, la plus harmonieuse, la plus imposante " . Son tableau de la salle des Français, après la dernière scène de Didon, est une curieuse peinture des mœurs de l'époque : « On poussa des cris d'admiration et d'acclamation, on s'embrassa sans se connaître, on fut parfaitement ivre. Après la comédie, ce même enthousiasme se répandit dans les maisons, tous les soupers de Paris ne retentirent que du nom de Raucourt (2) » .

On sut tout de suite l'histoire de la jeune fdle; son père, un comédien, se nommait Saucerotte à la ville et Raucourt au théâtre; sa mère, Antoinette de la Porte, possédait naguère un emploi inférieur à la Cour du roi Stanislas. Marie-Antoinette-Joseph Saucerotte, qu'on appelait Françoise Raucourt, était née à Paris le 3 mars 1756; dès l'âge de douze ans, elle débutait en Espagne, accompagnant une troupe d'acteurs conduite par son père, et récemment, avec le rôled'Euphémie dans Gaston et Baijard (3), elle émerveillait les habitués du théâtre de Rouen; le Mcrnire de juin 4771 inséra même des

(1) Mémoires secrets, t. VI, p. 242 (24 dcccmbrc 1772).

(2) Correspondance de Grimm, t. X, p. 140.

(3) Tragédie de M. de Belloy.

LES nÉIUJTS T)V] MADEMOISELLE RAUCOURT Ho

vers en son honneur. Aussi les premiers gentilshommes de la chambre du roi, qui re'gentaient la Comédie-Française, s'empressèrent-ils d'appeler la jeune fille à Paris, où Brizard, le modèle des pères nobles, et la fameuse Clairon lui enseignèrent la tradition des « Français ». D'après les spectateur de Didon, la réussite passait toutes les espérances.

Un tel récit éveillant la curiosité, les « amateurs » vinrent si nombreux au second début de Françoise Raucourt qu'on dut en mettre à l'orchestre et sur la scène. Cette fois encore, la jeune Didon impressionna très favorablement le public; le financier Beaujon déclara qu'il la protégerait, demandant qu'à l'avenir ses répétitions eussent lieu chez lui : « On présume qu'il en veut plus à la personne qu'au talent, remarquent les Mémoires secrets, on souhaite fort qu'elle dégraisse un peu ce Turcaret^ aujourd'hui le Plutus à la mode, et qui a pensé être pendu en 1748. » Plus tard, JBeaujon eût certainement prié la jeune fille d'être une de ses « berceuses » (1).

Le 10 janvier 1773, Louis XV et Mme du Barry vinrent assister à une représentation où jouait Mlle Raucourt; comme le Roi n'aimait pas les tragédies, sa présence fut remarquée; le public afflua de plus belle au Théâtre-Français pour voir la débutante; pendant plusieurs soirées, on ne put entrer qu'en payant triple tarif aux « traitants du parterre » .

« La fureur pour aller voir la nouvelle actrice, lit-on dans les Mémoires secrets, augmente à tel point qu'il n'y a pas de jour où plusieurs personnes ne soient estropiées au guichet des billets du parterre. Il s'est établi à cet égard un agiotage si considérable que plusieurs se vendent aussi cher et même plus cher que les billets d'orchestre et qu'on les a vus monter jusqu'à douze livres (2). * Grimm écrit de son côté : « Les jours où Mlle Raucourt jouait, les portes de la Comédie étaient ouvertes à dix heures du matin. On s'y étouffait, les domestiques qu'on envoyait retenir des places couraient risque de la

(1) Le célèbre financier, qui fut un philanthrope (l'hôpital portant son nom en reste la preuve), n'aimait pas moins les femmes; devenu vieux, il ne trouvait le sommeil qu'en se faisant veiller par de jolies filles sans voiles : on les nommait ses « berceuses ».

(2) Plus de 30 francs.

vie. On en emportait à chaque fois plusieurs sans connaissance, et l'on prétend qu'il en est mort des suites de leur intrépidité. »

Je le vois, je jouis et suis ravi d'être homme Pour l'unique agrément de t'entendre parler!

s'écriait un chevalier de Saint-Louis en des vers adressés à l'actrice (1).

Pendant chaque entr'acte, une foule d'admirateurs entouraient Mlle Raucourt. Le 17 janvier, un vieillard entra dans sa loge : « Mademoiselle,, lui dit-il^ je ne suis guidé que par mon enthousiasme; permettez-moi d'offrir à vos talents ce faible tribut de reconnaissance. » Et lui remettant deux rouleaux de cent louis chacun, il disparut sans avoir dit son nom.

Les Parisiens s'étonnaient de voir la débutante repousser tous les soupirants. « On dit que cette charmante créature, écrit Grimm, a toute la candeur et l'innocence de son âge, que son père est décidé de lui conserver ses mœurs et sa sagesse, qu'il porte toujours deux pistolets chargés dans sa poche, pour brûler la cervelle au ipremier qui voudra attenter à la vertu de sa fille. »

On n'avait jamais vu, à la Comédie-Française, une ingénue aussi authentique et aussi bien gardée : Françoise Raucourt en bénéficia. « A tous ses avantages, constate Mme Vigée- Lebrun, elle joignait un air de décence remarquable, et une réputation de sagesse austère qui la fit rechercher par nos plus grandes dames ; on lui donnait des bijoux, des habits de théâtre, et de l'argent pour elle et son père qui ne la quittait jamais. »

Au bout d'un mois, la jeune fille prit part aux petits soupers offerts en son honneur, mais toujours sous la firotection du comédien Raucourt. Comme elle se rendait à Versailles pour y jouer devant Sa Majesté, Paris s'amusa d'apprendre que Mme du Barry, en la complimentant, l'avait un jour exhortée à garder sa vertu! Peu après, un inconnu lui fit remettre ce poulet : « Mademoiselle, je vous offre une pension

(1) Mercure d'avril 1773, p. 182.

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