‹ Le marquis de BièvreChapitre 42 sur 185 · LA VERTU DE FRANÇOISE RAUCOURT · texte numérisé non relu

LA VERTU DE FRANÇOISE RAUCOURT

de douze mille livres si vous voulez rester sage, mais, quand il vous plaira de ne plus l'être, donnez-moi la préférence et vous recevrez le double. » On prétendit que ces propositions venaient de M. le duc de Bourbon : « Si cela est, concluent les Mémoires secrets, il est à présumer que sa vertu aura peine à tenir contre un prince du sang. »

La vertu d'une actrice I Grave affaire au déclin de ce règne des favorites! On ne parla plus que des assauts livrés à la sagesse de la jeune Raucourt. Voltaire, du fond de sa retraite de Ferney, s'intéressait aux actualités parisiennes; celle-là ne le laissa pas indifférent. Un soir, Françoise et son père dînaient chez le maréchal de Richelieu, l'un des premiers gentilshommes de la chambre du Roi, quand on apporta une lettre de Ferney. Les nouvelles de Voltaire intéressant tout le monde^ Richelieu pria le marquis de Ximenès de faire à haute voix la lecture du billet. Après avoir traité divers sujets, le patriarche entamait la question Raucourt : « Votre nouvelle recrue, disait-il au maréchal;, n'est plus fille neuve; un Genevois l'a eue pour maîtresse lors de sa tournée en Espagne, au reste, elle sera bientôt à quelque seigneur de la Cour. » A ce passage, Mlle Raucourt suffoqua d'indignation; une attaque de nerfs la jeta évanouie entre les bras de son père, tandis que les assistants accablaient de reproches le marquis de Ximenès. Cette scène touchante, amenée par l'étourderie ou la méchanceté du lecteur, consacra l'innocence de Françoise; d'Alembert écrivit aussitôt à Voltaire l'effet de son malencontreux billet, et le' poète, désireux de panser la blessure de sa victime, lui envoya ces vers en guise d'excuses :

Raucourt, tes talents enchanteurs Chaque jour te font des conquêtes, Tu fais soupirer tous les cœurs, Tu fais tourner toutes les têtes...

Mais ton cœur est fait pour aimer, Et ce cœur n'a rien dit encore...

Bientôt un mortel amoureux Te fera partager sa flamme :

Heureux, trop heureux cet amant Pour qui ton cœur deviendra tendre,

Si tu goûtes le sentiment, Comme tu sais si bien le rendre !

Cependant le succès de Mlle Raucourt allait grandissant, et sa présence assurait la réussite d'une représentation. Le 23 septembre 1773, Blin de Sainmore donnait Orphanis à la Comédie-Française : dans la bouche de la délicieuse actrice, ses vers parurent harmonieux et Sainmore passa pour un grand poète.

Parmi les soupirants qui assiégeaient chaque soir la loge de Mlle Raucourt, on remarquait cet ancien Mousquetaire dont les bons mots couraient l'aris, le marquis de Bièvre. Mais là où Beaujon et le duc de Bourbon avaient échoué, pouvait-il réussir! Au faste du financier^ au prestige du prince du sang, il opposait deux qualités bien minces : la jeunesse et l'esprit. Depuis Tannée précédente, Bièvre n'habitait plus l'hôtel de la rue du Bac; il était maintenant officier d'étatmajor, avec rang de capitaine de cavalerie, et jouissait de toute sa liberté. Françoise Raucourt, qui excellait dans les réparties spirituelles et la conversation aimable, le distingua bientôt. Fort amoureux d'elle, le marquis lui faisait une cour discrète; c'est pour iCUe sans doute qu'il écrivit V Heureuse crainte, poésie insérée l'année suivante dans V Almanach des Muses :

Chloé me craint, je la crains davantage, '

Comment donc faire? elle est belle, elle est sage :

Sans tout cela, je ne la craindrais pas.

Je suis discret, je l'aime, je soupire.

Et n'ai parlé que par mon embarras :

Chloé m'entend; ses yeux semblent me dire :

Sans tout cela, je ne vous craindrais pas.

0 ma Chloé ! finissons ce martyre.

Et, sans risquer des efforts superflus,

Laisse à l'Amour le soin de nous instruire

Du seul moyen de ne nous craindre plus (1) !

Enfin, dans les premiers jours de Tannée 1774^ Mlle Raucourt éprouva un sentiment inconnu : elle aimait! Pour clore

(1) Almaiiacli dus Muse^ do 1774. p. 2ù,

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