LA CHUTE D'UN ANGE DE THEATRE
cette idylle, on voudrait pouvoir dire que Françoise se donna au marquis de Bièvre, mais elle se vendit! A dix-sept ans, cette actrice, si « décente >, si « austère », montra l'expe'rience d'un homme de loi, car, derrière elle, le come'dien Raucourt avait lâché ses pistolets de père noble. Voyant Bièvre prêt à toutes les folies, l'actrice appela son notaire, M' Le Pot d'Auteuil, et re'digea les clauses d'un acte obligeant le calembouriste à lui verser une rente viagère de six mille livres. En e'change de sa signature, elle lui consentait le sacrifice de sa vertu et lui jurait une éternelle fidélité...
« Fut présent, disait le projet de contrat (1), fut présent Georges-François Mareschal, marquis de Bièvre, maréchalgénéral-des-logis de l'armée, demeurant à Paris rue du Sentier, paroisse Saint-Eustache, lequel a, par ces présentes, créé et constitué, assis et assigné à demoiselle Marie-Joseph-Françoise- Antoine Sausserotte de Raucourt, fille mineure, pensionnaire du roi, demeurant à Paris rue du Dauphin, paroisse Saint- Iloch, à ce présente et acceptante, pour elle sa vie durante, six mille livres de rente viagère que ledit seigneur marquis de Bièvre promet de s'obliger à payer à ladite demoiselle Sausserotte de Raucourt pendant sa vie pour chaque année, de quartier en quartier, en espèces sonnantes d'or et d'argent, et non en aucuns billets, papiers ni effets royaux, quelque cours qu'ils puissent avoir dans le commerce... »
L'aventure de Law était encore présente aux mémoires et la belle prenait ses précautions ; pour plus de sûreté, elle contraignait ensuite le soupirant à répondre du paiement de la rente par une hypothèque générale sur ses biens. Enfin, une dernière phrase supprimait à l'avance toute discussion sur la moralité de rengagement : « Cette constitution est faite moyennant la somme de soixante mille livres, que le seigneur marquis de Bièvre reconnaît et confesse avoir reçu de demoiselle Sausserotte de Raucourt, en espèces sonnantes et monnaie ayant cours, dont il est content. »
Dont il est content ! Le 21 janvier 1774, à la lecture de cette
(1) Acte du 21 janvier 1774 (minutes de M" Le Pot d'Auteuil, notaire à Paris, M° Bertrand-Taillet, successeur aclucl).
incidente, une vision rapide de l'avenir traversa la tôte de l'amoureux, mais Françoise lui tendit la plume, et il signa l'acte en regardant la jolie fille, tandis que M' Le Pot d'Auteuil guidait sa main. Puis, l'actrice écrivit en grosses lettres un nom ainsi ortographié : M. J. F, A. Sauserotte de Raucour.
Le lendemain, le contrat parut beaucoup moiuB avantageux au marquis de Bièvre. La belle Françoise avait tenu son premier engagement, et certes il en gardait un souvenir bien doux, mais respecterait-elle sa promesse de n'appartenir qu'à lui seuil En garantie d'un tel serment, il ne posse'dait même pas le billet autrefois accordé par Ninon de Lenclos à M. de La Châtre!!!... La sottise était faite et le marquis ne songea plus qu'à son bonheur présent.
Pour les contemporains, Bièvre obtint les prémices de Mlle Raucourt : « L'heureux mortel qui triompha de tant de vertu fut le marquis de Bièvre », écrit Mme Vigée- Lebrun (1). Mais, en réalité, le calembouriste succédait peutêtre à Louis XV et à ses pourvoyeurs. Les Mémoires de Fleury rapportent une conversation que le comédien aurait entendue chez Lekain en avril 4774; outre son camarade, le célèbre acteur réunissait à sa table le marquis de Villette, le critique La Harpe et l'auteur-acteur Boutet de Monvel. On vint à parler de la belle Raucourt : « Avant de se donner au marquis de Bièvre, assura Lekain, elle a débuté par une représentation au bénéfice de Louis XV; quelle femme résiste à son roi? Puis, dans sa position, elle a une excuse, messieurs les gentilshommes de la Chambre ne sont-ils pas les chefs du Théâtre-Français? Le roi n'est-il pas le chef de messieurs les gentilshommes? »
— « Et puis, fit remarquer Monvel, comment résister à Mme du Barry? Elle-même a arrangé l'affaire. »
Le marquis de Villette termina la question en disant : «■ Cette aventure royale n'a pas eu de suite, et le marquis de Bièvre règne seul et despotiquement en vertu de son amour et de sa rente viagère. »
(1; Souvenirs, Paris, 1835, t. I^', p, 279.