SOPHIE ARNOULD
Mais, si vraisemblable que soit l'affirmation de ces prétendus interlocuteurs (1), aucun e'crit du temps ne la confirme : seul, le calembouriste aurait pu fixer ce point d'histoire, et il n'a pas laissé de Souvenirs.
Les habitués de la Comédie ne tardèrent pas à connaître la chute de leur ange, et répandirent sur elle des larmes hypocrites. Leur mauvaise humeur se manifesta bientôt de façon plus directe; le 18 mars, on jouait Andromaque et Mlle Ilaucourt fut sifflée dans le rôle d'Hermione; Pidansat de Mairobert écrivait le lendemain : « Cette demoiselle Raucourt, dont les plus illustres personnages briguaient aussi les faveurs, et qu'on disait inaccessible à tous les amants, est enfin entretenue publiquement par le marquis de Bièvre, Mousquetaire, qui lui a donné 40 000 livres pour payer ses dettes, 6000 livres de rente viagère, et lui fournit en outre 1 500 livres par mois pour le courant de sa maison. Ce Mousquetaire (2) est fort renommé pour les pointes : il est auteur du livre de la Contestation et ne parle jamais qu'à double sens (3). »
Dès lors, Françoise Raucourt parut dans les petits soupers en compagnie du marquis de Bièvre. Une amie surtout la fêtait : Sophie Arnould. Plus renommée pour son esprit que pour sa voix, cette cantatrice recevait en son appartement de la rue des Petits-Champs tous ceux que distinguaient la race, le talent ou la richesse, et, pour les attirer, elle conviait avec eux les <t dames » de la Comédie-Française, les « demoiselles » de la Comédie-Italienne, et les « filles » de lOpéra — c'est ainsi qu'on nommait les actrices attachées aux grands spectacles, pour établir entre elles une hiérarchie. — « A la table de Sophie, disent les Concourt, la meilleure noblesse du royaume venait demander l'ivresse et la jouissance du vin. A
(1) Dans cette conversation, datée d'avril 1774, les Mémoires de Fleurii reproduisent un calemijour que le marquis de Bièvre fit au mois de juin suivant; une telle prophétie rend douteuse l'authenticité des autres propos.
(2) Pour le chroniqueur, peu au courant des nominations militaires, le marquis de Bièvre restait « un Mousquetaire », comme au temps de la comlesse Talion.
(3) Mémoires secrets, t. VII, p, 145.
cette table — autel de la vie libre et des libres amours — les jeunes ducs, tout bottés pour l'exil, venaient jurer entre les mains de la maîtresse de la maison fidélité éternelle aux déesses de l'Opéra. Obf le triomphe de cette Sophie! Les ambassadeurs étrangers la couvraient de diamants, les altesses sérénissimes se mettaient à ses genoux, les ducs et pairs lui envoyaient des équipages, les princes du sang daignaient l'honorer d'enfants (1). »
Sophie Arnould aimait les bons mots; ses réparties, souvent grivoises, couraient les salons et les coulisses; elle apprécia tout de suite le calembouriste. Deville écrivait dans VArnoldiana : « Le marquis de Bièvre fut le premier amant de Mlle Raucourt, comme le comte de Lauraguais fut celui de Mile Arnould. L'intimité qui régna quelque temps entre ces deux actrices lia naturellement M. de Bièvre avec Mlle Arnould, et c'est dans sa société qu'il reçut le sobriquet de « marquis Bilboquet », par allusion à son adresse à jouer de cet instrument et ù la frivolité de son caractère. Sa manie des calembours le rendit célèbre, et plus d'un bel esprit tâcha de l'imiter. Un soir qu'il était chez Sophie Arnould, une jolie femme lui dit en souriant : « Faites donc un calembour sur moi. » — « Attendez qu'il y soit! » reprit Sophie (2). »
Une autre fois, le marquis déjeunait chez la cantatrice et l'on servit un melon : « Il n'ira pas loin, dit Bièvre, il a les pâles couleurs. » — N'en soyez pas surpris, riposta l'actrice, il relève de couche (3). » A la table de Sophie Arnould, on agitait souvent de graves questions philosophiques, et le calembouriste y dissertait à sa façon. Un jour, la conversation tombant sur « l'esprit », Bièvre soutint que ce mot avait toujours besoin de commentaire, car il ne possédait pns en luimême de signification précise : i Ainsi^ expliqua-t-il, l'esprit devin des prophètes n'est point l'esprit de sel des railleurs, l'esprit immonde des libertins n'est ni l'esprit fort des crocheteurs, ni l'esprit familier des valets, et le bel esprit d'une
(1) Sophie Arnould, par los Concourt, p. 69.
(2) Arnoldiana, p. 262.
(3) Ibid., p. 337.