LES « PÈLERINAGES » DE LONGCHAMPS
savante est bien loin du bon esprit d'une ménagère; esprit est donc un terme vague auquel chacun attache un différent sens. ï — t Je suis de votre avis, observa plaisamment Mlle Arnould, car je connais des gens d'esprit qui n'ont pas le sens commun (1). »
On a prétendu que Voltaire était l'ennemi des jeux de mots; n'imitait-il pas le marquis de Bièvre, quand il disait au prince de Ligne : « Nos gens d'esprit en ont tant qu'ils en mettent jusque dans les titres de leurs ouvrages. Un livre de l'Esprit, c'est de l'esprit follet que celui-là; V Esprit des lois, c'est de l'esprit sur les lois (2). »
Pendant les premiers mois de leur liaison^ le marquis de Bièvre et Mlle Raucourt ne virent aucun nuage dans le ciel de leur amour. La belle Françoise eut même l'idée de se faire peindre, afin que son amant, de retour au logis, pût contempler encore l'image de l'adorée; malheureusement, elle choisit un portraitiste médiocre : « Ah! s'écria le marquis, ce maladroit a fait une croûte de ma mie (3). »
Bièvre s'ingéniait à distraire Mlle Raucourt et l'emmenait quelquefois chasser dans son «■ canton de capitainerie » . Pour qu'elle pût figurer dignement aux « pèlerinages » de Longchamps, qui commençaient le mercredi saint de chaque année, il lui offrit une magnifique berline « à l'anglaise »; des ressorts également « à l'anglaise » en adoucissaient les cahots; sur chacun des quatre panneaux, peints en vert, se lisait^ « en paillon y>, le chiffre F. R.; le corps et les freins delà voiture étaient entièrement dorés. A l'intérieur, c'est sur des coussins de drap blanc que la jolie Françoise étalait ses grâces. Son cocher Champagne — un garçon de vingt ans, au visage rasé, au teint blanc, à la jambe bien faite — montrait une livrée sobrement élégante : habit gris galonné d'argent, avec collet et
(1) Arnoldiana, p. 315.
(2) Lettres et pensées du prince de Ligne, publiées par Mme de Staël; 1809, p. 323. Voltaire faisait allusioa aux ouvrages philosophiques d'Helvétius et de Montesquieu : l'Esprit et l'Esprit des lois.
(3) Biévriana, p. 96. D'après Grasset de Saint-Sauveur, ce fut en parlant du portrait de « Mlle Desrones, sa maîtresse », que Bièvre fit ce calembour {Esprit des Ana, 1801, t. 1", p. 111).
parements verts, veste de drap vert, culotte de calmande verte à garniture d'argent, chapeau à plumet, orne' d'un bourdalou d'argent. Enfin, les deux chevaux de la berline, « sous poil brun, marqués en tête d, portaient courte queue (1).
On lit dans les Mémoires de Fleury ; « Qui n'a pas vu les promenades de Longchamps du mois d'avril 1774 n'a rien vu. Quel assaut de carrosses! Quel cliquetis de harnais, de chevaux, de filles effrontées, de grandes dames sans vergogne, de hauts et puissants de toutes sortes, suzerains écussonnés, suzerains du coffre-fort! Quelle concurrence de tailles élancées, de jolis visages, d'yeux fripons! C'était une véritable foire aux courtisanes. » Mlle Duthé, qu'on disait la maîtresse du comte d'Artois, parut à Longchamps dans un fastueux carrosse à six chevaux, et ses pareilles en furent piquées d'émulation. Le lendemain, on voyait arriver la danseuse Cléophile en merveilleux équipage, « chevaux étincelants, voiture ciselée, découpée, travail d'orfèvrerie, comme une tabatière; même ù la cocarde, des diamants! Au soleil et parmi la foule, ce char brillait comme une traînée de paillettes, on n'y voyait que du feu. »
Éblouis, les promeneurs accueillirent par des applaudissements cette apothéose du luxe mal gagné, mais les chevaux du carrosse, s'effrayant d'un bruit qui charmait Cléophile, se jetèrent sur la « berline à l'anglaise » où se prélassait la belle Raucourt. Fleury avait connu enfant la maîtresse du marquis de Bièvre; ses l/emotr<?s content ainsi l'accident : i Les chevaux de Mlle Cléophile allèrent se fourrer tout au travers d'un équipage plus pompeux que brillant et d'où partit un cri tragique. Je me retournai : une femme s'était levée et foudroyait du regard le papillon d'Opéra. C'était ma petite Saucerotte, cette douce jeune fille avec laquelle j'avais joué à la Madame. Quelle superbe colère ! Le marquis de Bièvre, propriétaire de l'équipage lésé, avait beau dire que ce n'était qu'un entrechat (il appelait ainsi le choc du carrosse); son héroïne exigeait justice, et justice prompte. Heureusement l'ambassadeur d'Es-
(1) Arcliives nationales, Y 10902, pièce citée par E. Campardon (Les Comédiens du roi de la troupe française, 1879, p. 244).