‹ Le marquis de BièvreChapitre 46 sur 185 · CORNEILLE ET RACINE · texte numérisé non relu

CORNEILLE ET RACINE

pagne parut. M. le comte d'Aranda aimait Mlle Gléophile aux appointements de trois cents louis d'or par mois; elle fut respecte'e comme attachée au corps diplomatique (1). d

Dans une de leurs promenades à Bièvre, le marquis et l'actrice firent, l'un ou l'autre, ce jeu de mots que goûtèrent les habitués du Théâtre-Français. « Mlle Raucourt était à la chasse et voulait tirer une corneille;, lit-on dans les Mémoires secrets, elle se trouva embarrassée dans des broussailles et ne put suivre l'oiseau : « Vous comptiez prendre Corneille, lui dit son « ingénieux amant, mais vous avez pris Racine (2). »

Déjà entamés par les acquisitions de ses deux emplois de Cour et d'état-major, les capitaux du marquis s'envolaient au souffle de Françoise; Bièvre, avec le revenu de ses terres et de ses charges, ne pouvait plus satisfaire aux exigences de sa maîtresse. Par l'intermédiaire de son notaire, il emprunta la somme de quarante mille livres, s'engageant à servir en retour une rente perpétuelle de deux mille livres; ironie du hasard^ ce fut l'argent d'un vénérable prêtre du diocèse du Mans, « messire Jean-Baptiste Trois, docteur en théologie, ministre de l'hôpital du Saint-Esprit-en-Grève (3) » qui servit à payer les fantaisies de l'actrice!

Les soupers de Sophie Arnould furent néfastes aux amours du marquis et de Mlle Raucourt : dans ce milieu dissolu, Françoise perdit rapidement ses dernières innocences. Bientôt, suivant l'exemple de Sophie, elle s'embarqua pour Lesbos, et, dès lors, la paix cessa de régner entre l'actrice et son amant : Bièvre s'indignait des nouveaux goûts de sa maîtresse et ne parvenait pas à l'en corriger. Enfin, au milieu du

(1) Mémoires de Fleury, Paris, 1835, t. I", p. 243.

(2) Tome VIL p. 145- Comme les Mémoires secrets, Deville (Biévriana, p. 112) et les Mémoires de Fleunj (t. I", p. 261) attribuent ce calembour au marquis; l'auteur du dernier ouvrage prétend même que Bièvre dut à son jeu de mots la conquête de la jeune flile : « Pour me servir du langage du marquis, écrit-il, Mlle Raucourt se releva de sa chute par un faux pas. » Mais, selon Nicolas Moreau (Mes Souvenirs, t. I", p. 333), le propos fut tenu par l'actrice : « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es, ajoutait le mémorialiste, cette pointe était bien digne de l'auteur de la Comtesse Talion. »

(3) Minutes de M" Mony, notaire à Paris, acte du 3 juin 1774 (M" Champeticr de Ribes, successeur actuel).

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mois de juin, Françoise Raucourt enlevait à Sophie Arnould la plus tendre de ses amies et signifiait en môme temps au marquis un congé définitif (1), leur liaison avait duré cinq mois.

Le pauvre amant ne songeait pas à faire des calembours; désolé, il tenta de revoir son aimée pour la conquérir de nouveau; elle resta introuvable. Après quelques jours, Bièvre comprit l'inutilité de ses efforts et envisagea tristement la situation. La belle était partie, mais l'acte de M' Le Pot d'Auteuil conservait sa valeur, et, tant que le marquis vivrait, il devrait servir ù la jeune Raucourt cette rente de six mille livres I... Tout à coup un espoir lui vint : le tour joué par l'actrice ressemblait à une escroquerie; peut-être le lieutenant général de police, en l'admonestant, réussirait-il à lui faire signer une transaction honorable. Pour anéantir le maudit contrat, onéreux et ridicule, Bièvre verserait volontiers une forte somme entre les jolies mains de l'infidèle. Et si le magistrat parvenait à « rapprocher les parties », quelle joie poui l'amoureux bafoué! Le soir même, M. de Sartines recevait la lettre suivante :

Ce 22 juin 1774.

Monsieur,

Je ne crois pas avoir besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au courant de toutes mes sottises, et vous savez déjà que, si le règlement qui a supprimé les galons des domestiques de ces demoiselles avait aussi supprimé les contrats, j'aurais dans ce moment-ci de grandes actions de grâce à vous rendre. La belle Raucourt, qui commence par où les autres finissent, à di.x.-sept ans et neuf mois, a arraché à mon ivresse ou à ma stupidité un contrat qu'elle a fixé à deux mille écus; car il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'embarras de cette affaire, elle a choisi elle-même le notaire, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute cette manœuvre était si mal déguisée que j'ai ouvert les yeux une demi-heure : je me suis même ouvert au notaire sur mes craintes, et j'ai signé, doutant encore si on me tiendrait les conditions verbales qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi (2), et avant-hier j'ai reçu mon

(1) Mémoires secrets, t. VII, p. 188.

(2) Le contrat étant daté du 21 janvier, Bièvre se trompait d'un demi

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