L'INGRATE « AMARANTE
rOpéra reprenait Danlatuis, et la musique de Rameau intéressait les Parisiens aux aventures amoureuses du fondateur de Troie. Quand on apprit au marquis de Bièvre le nom de son successeur : « Que m'importe, répondit-il, je n'ai rien de commun avec ce Dardanus (1). >>
Mais la nouvelle liaison dura peu, et les créanciers assaillirent bientôt Mlle Raucourt de leurs réclamations : Bièvre profita de cette circonstance pour offrir à l'ingrate Amarante le rachat de son contrat viager. Le 30 mai 1775^ M' Le Pot d'Auteuil dressait un nouvel acte où la demoiselle Sausserotte « reconnaissait et confessait avoir reçu de mondit seigneur marquis de Bièvre la somme de soixante mille livres pour le remboursement des six mille livres de rente viagère, en espèces sonnantes et monnayées ayant cours, de laquelle somme elle était contente, reconnaissant avoir été payée des arrérages de la rente. » Le 5 du même mois, l'actrice avait obtenu son émancipation par lettres de la chancellerie du Palais, néanmoins le comédien « François Sausserotte, bourgeois de Paris, y demeurant rue du Bouloy, paroisse Saint-Eustache j. intervint à l'acte « comme curateur aux causes et tuteur aux actions immobilières de la demoiselle Sausserotte, sa fille » (2).
En mai 4776, la belle Françoise, tel un fermier général, fit banqueroute et suspendit le paiement de ses dettes. Obligée de quitter la Comédie-Française, elle alla charmer les Cours du nord; trois mois plus tard, quand elle revint à Paris, l'actrice fut ravie de constater que les Parisiens s'occupaient encore d'elle; on portait alors des bonnets « à la Raucourt », caractérisés par le petit panier percé qui les surmontait. Cette allusion aux prodigalités de Françoise ne manquait pas d'exactitude, et, le 31 mars 1777, Mairobert écrivait : « Mlle Raucourt, cette actrice de la Comédie-Française dont le début avait été si brillant, plus fameuse ensuite par sa luxure que par ses succès, et enfin par son luxe et le nombre de ses créanciers, a été arrêtée le mercredi saint, comme elle montait en carrosse
(1) Correspondance secrète, t. I, p. 204 (18 février 1775).
(2) Acte du 30 mai 1775, annexé à celui du 21 janvier 1774 (minutes de M" Le Pol d'Auteuil, M' Bertrand-Taillet, successeur actuel).
pour se rendre à Longchamps ; on l'a conduite au Fort-l'Évêque, où heureusement elle n'a pas couché, car elle aurait été écrouée de toutes parts et il aurait fallu des sommes énormes pour la secourir : une main bienfaisante la retirée de ce mauvais pas. »
D'après Meister et Pidansat de Mairobert, Mlle Raucourt dirigeait une confrérie féminine vouée au culte de Sapho. et, le 28 mars 1778, Mairobert lui fait prononcer, en séance plénière, les paroles suivantes : i Ne serait-ce pas faire injure au choix de l'assemblée, si, nommée par elle pour la présider^, je m'avouais sans talent et sans capacité? On sait le sacriiice que je viens de faire tout récemment pour me livrer toute entière au penchant qui m'a toujours dominée et dont je me fais gloire (1). >- En note, le nouvelliste contait que « Mlle Raucourt venait de quitter M. le marquis de Bièvre, non sans l'avoir considérablement plumé -^ . Mais la rupture de la présidente avec le calembouriste datait de quatre années : dans Fallocution que lui prête Mairobert, elle ne faisait certainement pas allusion à son premier amant.
Les folies amoureuses de Mlle Raucourt ne l'empêchaient nullement de se consacrer à la scène, où son talent de tragédienne la fit longtemps applaudir. En 1788, parmi les acteurs auxquels Bièvre confiait le succès de sa seconde comédie, les. Réputations, on a la surprise de trouver son « ingrate Amarante », jouant « la Comtesse ». L'aventure de 1774 était oubliée, l'amitié remplaçait l'amour. Après treize années, le calembouriste ne voyait plus en Mlle Raucourt qu'une excellente artiste, mais la belle Françoise avait à peine trente et un ans; à cet âge où les actuelles ingénues de la Comédie continuent leurs rôles d'Agnès, il est curieux de lui voir accepter un emploi de douairière, car « la Comtesse » a pour fils des hommes faits : « A vingt-cinq et trente ans à peine ils sont placés », dit quelque part son frère. De plus, Mlle Raucourt incarnait ordinairement des héroïnes de tragédie, devenant Cléopâtre ou Didon. Toutefois le personnage de « la Comtesse »,
(1) L'Espion anglais, t. X, p. 222.