‹ Le marquis de BièvreChapitre 53 sur 185 · BEAUMARCHAIS ET LE DUC DE DURAS 13S · texte numérisé non relu

BEAUMARCHAIS ET LE DUC DE DURAS 13S

taient du neuvième au cinquième de la recette, la ruine des Comédiens e'tait assure'e! Qui sauverait le Théâtre-Français d'une destruction certaine?

« M. le maréchal de Duras paraît d'accord avec M. de Beaumarchais, écrit Pidansat de Mairohert; c'est qu'il redoute le ridicule que cet écrivain distribue si bien et si libéralement. » Pas plus que le premier gentilhomme, le marquis de Bièvre, malgré tout son esprit, ne se souciait de lutter avec l'adversaire de Goezman; d'ailleurs, il n'avait pas qualité pour se mêler ouvertement à la querelle; il résolut du moins d'apporter aux Comédiens une aide secrète. « Je me chargeai de répondre au Mémoire des quatre commissaires pour le lendemain à dix heures du matin, écrivait-il plus tard; ces messieurs ne s'attendaient pas à une parade aussi prompte, mais leur Mémoire était si extravagant, si insensé, que, si je n'avais pas été obligé de recopier moi-même le brouillon, mon sommeil aurait été fort peu interrompu. Ils prenaient les auteurs « sous leur protec- « tion tutélaire » ; dans l'espérance qu'ils avaient de l'établissement d'un second Théâtre-Français, ils disputaient aux Comédiens la propriété de leur répertoire, etc. Enfin, à dix heures du matin, M. de Duras les attendait, armé de ma réponse dont il ignorait et dont il ignore peut-être encore Tauteur. La scène a dû être assez plaisante : MM. Marmontel et Saurin sont convenus que j'avais raison, les deux prosateurs Sedaine et Beaumarchais ont voulu répondre, et l'affaire a été remise à un plus amplement informé. »

Beaumarchais ne rapporte pas cette « scène » dans son Compte rendu de l'affaire (1) : il dit seulement que, le 18 octobre suivant, M. de Duras lui adressa quatre pages d'observations sur le Projet. Pendant les deux mois qui venaient de s'écouler, les Comédiens français et leurs amis avaient circonvenu le premier gentilhomme pour le détourner des réformes de Beaumarchais. Mais le duc de Duras tenait à répondre aux arguments des commissaires par d'autres arguments, et sans doute utilisa-t-il pour cela le travail du marquis de Bièvre :

(1) Ce Compte rendu est imprimé dans le recueil de ses œuvres.

académicien par droit de naissance, il ne trouvait pas mauvais qu'un anonyme complaisant vînt l'aider à tenir son rôle d'avocat-défenseur.

Cependant les gens de lettres, remaniant leur Projet, en signèrent le 23 avril 1778 la rédaction définitive, et le bruit courut que le maréchal de Duras^ satisfait des modifications apportées au nouveau Règlement, se préparait à le rendre exécutoire. Aussi, comme la première fois, le manuscrit des commissaires fut secrètement apporté au marquis de Bièvre par un ami des acteurs. La plupart des articles combattus par le calembouriste en son Mémoire pour M. le maréchal de. Duras se retrouvaient dans Tœuvre des commissaires : le premier gentilhomme les approuvait donc, en dépit des irréfutables arguments mis sous ses yeux ! Puisque le protecteur-né de la Comédie-Française se joignait à Beaumarchais pour la conduire à sa perte, Bièvre résolut d'appeler au secours des acteurs l'illustre écrivain dont 4ls venaient d'organiser l'apothéose le 30 mars 1778, Voltaire (1).

Le patriarche de Ferney était arrivé à Paris le 10 février, et son retour en la capitale, après une absence de vingt-sept ans, lui valait partout les plus flatteuses ovations. Pressé par Beaumarchais de se rallier à la cause des auteurs, il ne voulait pas compromettre son repos en se mêlant à d'aigres discussions. D'ailleurs, les Comédiens lui témoignaient habilement toutes sortes d'égards et lui promettaient un Mémoire sur le difi'érend. Dès que Bièvre eut entre les mains le Projet de règlement signé le 23 avril par les commissaires des gens de lettres, il se chargea d'expliquer l'affaire au « dieu du jour ». Son travail, que Ton retrouve dans ses papiers, est intitulé : Mémoire parti-

(1) Le marquis de Bièvre était-il en relations avec Voltaire, c'est probable. En 1781, il apprit que Beaumaicliais préparait une édition de la correspondance du grand écrivain, mort depuis trois ans; oubliant son antipathie contre l'adversaire des Comédiens français, il lui adressa, de Rome où il séjournait alors, cinq lettres de Voltaire, en l'autorisant à les publier. Plusieurs catalogues d'autographes mentionnent le billet, daté du 5 novembre 1781, qui accompagnait cet envoi, mais il a été impossible de retrouver sa trace. La Correspondance complète éditée par Beaumarchais ne contient d'ailleurs aucune lettre de Voltaire au calembouriste.

culier pour M. de Voltaire; il y règne une curieuse aprete'. I L'auteur de cette réponse, commençait-il, n'est point un personnage inte'ressé dans la querelle. Après s'être nourri dans son enfance de la lecture de Corneille, de Racine, de Molière et de M. de Voltaire, il a porté ses premiers pas dans le monde au Théâtre-Français; c'est là que, voyant en relief les ouvrages de nos grands maîtres, dont la lecture avait déj<i exalté son esprit, il n'a pu se défendre de quelque reconnaissance pour ceux qui ajoutaient encore à ses premières impressions. Mais, quand sur ce même théâtre où il voyait représenter Mahomet, Iphigénie, Cinna, Tartufe, on lui donnait par intervalles Orphanis (1), Eugénie, les Deux amis (2), ce n'était plus qu'au jeu dés acteurs qu'il s'apercevait qu'il était à la Comédie-FrançaisC;, et, dès lors, il s'est vu forcé de préférer les bons comédiens qui lui conservaient une part de ses plaisirs aux littérateurs médiocres qui s'efforçaient de les détruire.

'< Ce sont cependant les auteurs de ces honteux ouvrages qui réclament aujourd'hui ce que les grands écrivains que j'ai cités plus haut n'ont jamais demandé; ces mêmes hommes, qui impriment que « les tragédies de Racine sont des « enseignes du pont Notre-Dame » (M. Mercier); qui s'écrient à la représentation de Phèdre : « Que de paroles perdues! » (M. Sedaine); qui impriment à la tête d'un mauvais drame en prose « que les rimes et la poésie doivent être bannies des « ouvrages dramatirjues » (M. de Beaumarchais), ces mêmes hommes, dis-je^ se présentent aujourd'hui pour régir le théâtre de la nation, ils établissent des lois, des règlements pour les gens de lettres, ils prennent déjà le titre de « commissaires des auteurs » . Malgré le ridicule de leurs prétentions, malgré la déraison qui règne dans l'exposé de leurs demandes, qui toutes décèlent l'ambition, la rapacité et l'intrigue, ils ont eu l'art d'en imposer à un premier-gentilhomme de la chambre, protecteur-né de la Comédie, et chargé seul,

(1) Tragédie de Blin de Sainmore, jouée en 1773.

(2) Drames de Beaumarchais, joués sans succès le premier en 1767, le second en 1770.

par arrangement, de son administration, M. de Duras^ et de le de'terminer à appuyer de son cre'dit une révolution qui perdrait Fart du théâtre en France.

« C'est assurément dans une pareille époque que la Comédie doit se jeter aux pieds de Thomme qui a le plus illustré le Théâtre-Français. »

Selon Chamfort, Beaumarchais avait convoqué les « Etats généraux de l'art dramatique »; selon le marquis de Bièvre, les auteurs préparaient une « révolution » : pour motiver de tels mots, onze ans avant 1789, quelles réformes proposait donc le Projet des commissaires? M. Eugène Lintilhac, en compulsant les papiers de Beaumarchais, n'y rencontra pas le manuscrit de ce travail, et 31. Bonnassies, qui étudia les démrlés des gens de lettres avec la Comédie-Française, ne parvint pas à le retrouver. « Framery prétend, écrit-il (1), que les auteurs y réclamaient la reconnaissance de la propriété httéraire perpétuelle (2), et un Mémoire des Comédiens assure qu'ils y émirent la prétention de se rendre maîtres de la Comédie, de la réception des pièces et même de la présidence des assemblées de lecture; enfin qu'ils n'insistèrent pas devant l'énergique protestation des Comédiens. Nous ignorons ce qu'il peut y avoir d'exact dans ces allégations, mais on peut en tout cas supposer que tout d'abord les auteurs ne demandèrent le plus que pour obtenir le moins. »

Les deux Mémoires que rédigea le marquis de Bièvre pour le maréchal de Duras et pour A'oltaire (3) permettent d'élucider quelques-uns de ces petits points d'histoire. Dans le second de ces documents, avant de combattre une à une les propositions de Beaumarchais, le marquis retraçait à « M. de Voltaire » l'historique de la querelle. Autrefois, expliquait-il, seuls les ouvrages en vers paraissaient dignes de la Comédie-

(1) Les auleurs drnmaliques et la Comédie-Frrinçaise, Pari-J, 1874, p. 63.

(2) De l'onjanisation des siiedacles à Paris, 1791. Sous l'Empire, Framery fonda la première agence permettant aux écrivains dramatiques de percevoir avec facilité leurs droits d'auteur.

(o) Les papiers du marquis de Bièvre conservés par l'auteur renferment quatre pages du Mémoire pour M. de Duras et la totalité du Mé moire particulier pour M. de Voltaire.

Française, r^iY/r^ même fut d'abord représente' sans succès; mais, depuis que la médiocrité a inventé i l'unique genre où elle puisse se soutenir, le drame » , les œuvres en prose surchargent le répertoire, et la représentation des pièces nouvelles s'en trouve retardée : c'est la cause du mécontentement des écrivains.

Et qui donc, s'écriait Bièvre, qui donc a ouvert la lutte contre la Comédie? — M. Mercier! La reconnaissance le lui interdisait : « Voyant le théâtre à peu près descendu jusqu'à lui, M. Mercier s'est présenté pour lire Nathalie à l'assemblée de la Comédie-Française : cette pièce était le digne essai de Fauteur de la Brouette du vinaigrier, de l'Indigent, qui, dans un Traité sur l'art dramatique, se propose de mettre sur la scène l'Hôpital et Bicetre! » Autrefois, un tel ouvrage eût procuré à son auteur « un traitement viager à Charenton », les Comédiens voulaient donc refuser Nathalie; cependant, « sur les représentations de Mole en faveur de M. Mercier, jeune encore, malheureux, disait-on, et annonçant d'ailleurs quelques dispositions, on accepta la pièce pour procurer à l'auteur ses entrées, et le mettre à même d'étudier sans frais les effets du théâtre. »

M. de Beaumarchais, continuateur de M. Mercier, devait aussi montrer moins d'ingratitude : « Il faut que M. de Voltaire le sache : Eugénie, les Deux amis et le Barbier de Séville, tombés à la première représentation, n'ont repris quelque existence que par le travail que les Comédiens ont fait le lendemain avec l'auteur. De plus, le Barbier de Séville, la seule de ces trois pièces qui, après le retranchement d'un acte entier par le conseil de Pré ville, méritait de se relever de sa chute, a été représenté longtemps avant son rang, par un arrangement dont M. de Beaumarchais a encore l'obligation aux Comédiens. »

Malgré de tels bienfaits, ces messieurs ont commencé par réclamer l'établissement d'un second Théâtre-Français! Ils ruinaient ainsi le premier, mais peu leur importait : leurs médiocres pièces auraient vu plus rapidement la scène. Puis, (t ils ont imaginé d'avancer que les Comédiens volaient les

auteurs et ne leur payaient point exactement leur rétribution » : en agitant cette calomnie, « M. de Beaumarchais a rangé dans son parti les auteurs affamés qui travaillent pour vivre et n'ont point d'autre inspiration; pour frapper des coups plus forts^ il fallait d'abord diminuer la consistance des Comédiens en affaiblissant l'impression de leurs talents. Alors il s'est levé de la poussière un journaliste à qui ce département a été confié, et qui s'en acquitte fidèlement. Dans son libelle, les premiers sujets existants sont tournés en ridicule sans cesse, et;, comme l'ombre de Lekain répandra longtemps son lustre imposant sur la société qui lui survit, les talents du premier acteur comique de la nation ont été contestés et attaqués quinze jours après sa mort; cette manœuvre est bien grossière, bien dégoûtante, mais, plus elle est basse, plus elle avilit les Comédiens, car la forme de l'arme dont on se sert pour frapper n'est pas toujours indifférente : un coup de bâton déshonore, un coup d'épée n'avilit point! »

C'est Levacher de Chamois que Bièvre traitait avec un si hautain mépris; le premier et le quinze de chaque mois, les Comédiens trouvaient en son Journal des Théâtres mainte critique sans indulgence, souvent d'injustes reproches : accoutumés dans le Mercure à des éloges hyperboliques, ils s'exaspéraient (les censures pourtant modérées du publiciste et voyaient en lui un spadassin de lettres, lancé par l'assemblée des auteurs. Aussi, quand, huit jours après la mort de Lekain, Chamois commit la faute de critiquer le jeu de ce grand acteur (1), les amis du théâtre crièrent au scandale. A la vérité, c'était mettre un peu tard en évidence les défauts d'un talent si longtemps admiré.

Devant toutes ces attaques, poursuivait le calembouriste, les acteurs se sont adressés à leur protecteur naturel, M. le maréchal de Duras, mais ce premier gentilhomme, rallié au parti des auteurs, a juré la perte de la Comédie. Dans le seul but de « rendre hommage à la vérité », un défenseur du théâtre lui remettait l'an dernier un Mémoire combattant avec

(1) Dans le Journal des théàlres du 15 ft'vrior 1778; Lekain était mort le S février.

une logique indiscutable, tous les articles du règlement des commissaires (1); il lui offrait en outre de réunir d'autres écrivains «■ possédant même valeur réelle et numéraire » que les acolj'tes de Beaumarchais, et de rédiger à son tour un projet conciliant tous les intérêts. M. de Duras parut d'abord apprécier d'aussi bonnes idées; malheureusement on vient d'apprendre qu'il ratifie un nouveau Projet des auteurs, daté du 23 avril 1778, et contenant les mêmes dispositions! Le défenseur anonyme des Comédiens français se tourne donc aujourd'hui vers M. de Voltaire, le suppliant de lire l'étude qui va suivre, afin de connaître les néfastes innovations de M. de Beaumarchais.

La partie la plus intéressante du long Mémoire de Bièvre, qui couvre dix-huit grandes pages, combat les articles groupés dans le Projet de règlement sous la rubrique ; intérêt des auteurs. « Il y règne, écrit le calembouriste, une déraison, une rapacité, une mauvaise foi, qui doit présenter à M. de Voltaire un tableau bien dégoûtant de notre littérature; mais qu'il se le rappelle, il existe encore des littérateurs honnêtes qui ne calculent qu'avec la gloire ! »

Selon le conseil du maréchal de Duras, Beaumarchais proposait que le cinquième de la recette, au lieu du neuvième, fut alloué aux auteurs; et, pour éviter à ses collègues tout calcul avec la Comédie, il imaginait un expédient discutable : quelle que soit la recette, le cinquième, « évalué rondement quant à l'état actuel de la salle de spectacles », serait fixé d'avance à « 21 louis, soit 504 livres « f2); tant qu'une pièce ne tomberait pas dans les règles, son auteur recevrait pareille somme à la fin de chaque représentation. De plus, comme il fallait enlever aux « cabaleurs » la possibilité de faire échouer un bon ouvrage dès la première soirée, tout écrivain sifflé pourrait exiger des Comédiens une seconde représentation.

Mais, observait avec raison le marquis de Bièvre, « ce n'est que par une proportion purement géométrique que l'on peut fixer avec équité le traitement des auteurs dramatiques, et ce

(1) Bièvre voulait parler de son propre Mémoire pour M. de Duras.

(2) Le louis valait alors 24 livres.

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traitement doit être en raison de la recette que l'ouvrage nouveau rapporte à la Come'die^ alors les l)ons et les mauvais succès sont paye's intrinsèquement; la rriribution jDe'cuniaire hausse et baisse avec la gloire. Voilà le seul calcul juste et raisonnable qui puisse être admis. Dans une société presque toute composée d'auteurs tombés, ou qui ont traîné leur chute quelques représentations, on a préféré un calcul qui;, mettant l'argent bien à couvert sous le sceau du Parlement, l'empêcherait de baisser et de se réduire enfin à zéro avec la gloire! »

D'ailleurs, après l'adoption de cet article, une pièce médiocre ne tomberait plus jamais « dans les règles ». S'il manquait dix, vingt, cent billets de parterre pour atteindre la recette minima de douze cents livres en hiver ou de huit cents livres en été, les « bons commissaires » s'empresseraient de les acheter eux-mêmes; par cette manœuvre frauduleuse répétée chaque soir, l'auteur « protégé » conserverait indéfiniment sa rétribution (diminuée il est vrai du prix des billets, mais toute somme d'argent est bonne à prendre;. Quant à la Comédie^ perpétuellement vouée aux faibles recettes, elle verrait bientôt sa ruine !

Et cette nouvelle représentation obligatoire d'une pièce tombée! « Quelle que soit la chute d'un ouvrage, écrivait Bièvre, l'auteur veut avoir le droit de recevoir une seconde couche de honte : il est bien agréable de toucher 21 louis de plus, ce qui assure un total de 42 louis pour le plus misérable ouvrage... mais si le public allait se révolter? En pareil cas. à la place des Comédiens, j'annoncerais sur l'affiche de la représentation suivante : « Au lieu de la pièce nouvelle, les c Comédiens ordinaires du roi donneront aujourd'hui Zaïre, a et pour petite pièce : 21 louis à M. un tel. »

Un autre vœu de Beaumarchais, concernant les pièces admises au répertoire, encourait la réprobation du calembouriste. Les commissaires proposaient d'abord certaines règles pour cette admission, puis ils ajoutaient : « A chaque reprise d'un ouvrage inscrit au répertoire, l'auteur recevra la moitié de la rétribution qui lui est allouée lors des premières repré-

sentations, c'est-à-dire une somme de 252 livres, sauf les jours où la pièce sera tombée dans les règles. « Pour la première fois, Beaumarchais réclamait la reconnaissance de la propriété littéraire à vie. « Cette section^ s'écriait Bièvre, renferme une demande inouïe depuis la création du théâtre, celle défaire jouir l'auteur toute sa vie du demi-produit de son ouvrage, même après être tombé dans les règles. Cet article est contraire au n" 59 du règlement de 4757. Quels sont donc les motifs qui font demander à ces messieurs une rétribution plus forte que celle des grands hommes dont je ne veux plus rapprocher leur nom. Je ne conçois pas en vérité ce qui leur tourne la tête, il semble qu'ils regardent le théâtre comme une ferme sur laquelle ils veulent mettre un impôt, enveloppant également dans leur bail les bonnes et les mauvaises années. »

Dans son Projet daoùt 1777, Beaumarchais était allé plus loin : en vue d'alimenter plus tard le « second Théâtre-Français » que prévoyait ce premier travail, il déniait aux Comédiens ordinaires du roi un droit exclusif sur le répertoire ancien. Aujourd'hui, la propriété littéraire est reconnue et réglementée ; une oeuvre dramatique ne tombe dans le domaine public que cinquante ans après la mort de son auteur. Mais la prétention de Beaumarchais heurtait les idées en cours avant la Révolution^ et le marquis de Bièvre reproduisait l'opinion publique en écrivant dans son Mémoire pour M. de Duras : « La situation d'un auteur avec les Comédiens est celle de tout homme de lettres avec son libraire : quand celui-ci a acheté et payé l'édition, il n"a plus rien à démêler avec celui-là, encore moins avec ses héritiers. Il en est de même de la Comédie- Française actuelle; son fonds lui appartient, elle Ta payé, on ne peut lui en disputer la propriété. »

Plus que toutes les précédentes, une dernière disposition du nouveau Projet des auteurs révoltait Bièvre : « Afin d'épargner à M. de Voltaire les efforts qu'il m'a fallu faire pour soutenir la lecture de cet article inconcevable, j'en ai souligné les passages les plus remarquables, c'est-à-dire ceux où l'impertinence est portée à son comble. » Dans cette partie de leur Projet, les commissaires entamaient une question qui, depuis, apériodi-

quement occupé l'attention pul)lique : la composition elle fonctionnement du « comité de lecture i> du Théâtre-Français. Jusque-là, quand un auteur voulait se faire jouer à la Comédie, il lisait son œuvre devant l'assemblée de ses futurs interprètes, et cette présentation lui valait parfois des froissements d'amour-propre; il lui était désagréable de s'entendre interpeller cavalièrement par l'un des assistants : « Plus haut! » — « Recommencez cette phrase, on ne l'a pas entendue! » Dans un Mémoire du 19 juin 4775, -Sedaine déplorait de se voir exposé « à l'ironie et au ricanement presque inévitables de jeunes personnes qui ne sont pas sérieuses par état et par éducation. »

Beaumarchais réclamait donc la création d"un comité de lecture formé des principaux acteurs, les uns juges de l'ouvrage, les autres simples auditeurs: la direction de cette assemblée serait confiée à un homme de lettres, nommé « président de lecture » et représentant le premier gentilhomme; seul, il adresserait la parole à l'auteur, et, s'il le fallait, son autorité lui permettrait de rappeler aux convenances les Comédiens ou Comédiennes du comité.

Mais, à cette époque, beaucoup d'écrivains priaient les acteurs de leur garder l'incognito jusqu'aux premières représentations, pour obtenir du public un jugement plus impartial : Bièvre devait en agir ainsi pour son Séducteur . Avec l'institution d"un président de lecture , cet usage deviendrait impraticable, et, plutôt que de « mettre un rival jaloux dans le secret de leurs ouvrages )), assurait le marquis, bien des auteurs s'écarteraient pour jamais du théâtre. D'ailleurs, un écrivain digne de ce nom consentirait-il à paraître devant ce rival, comme un accusé devant son juge?

« Si quelque homme de lettres, séduit par les insinuations des commissaires, a pu leur laisser son blanc-seing, comme je sais que quelques-uns l'ont fait, quel sera leur étonnement lorsqu'ils se présenteront pour lire leurs ouvrages; ils trouveveront à l'assemblée des Comédiens M, le président Beaumarchais, qui, par arrêt du Parlement, aura droit d'assister à la lecture, de l'interrompre pour faire recommencer les endroits

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