‹ Le marquis de BièvreChapitre 54 sur 185 · MEMOIRE POUR M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

MEMOIRE POUR M. DE VOLTAIRE

qu'il lui aura plu de ne pas écouter. En vérité', la plume m'échappe d'indignation. Quoi ! Si le respectable vieillard à qui j'adresse ces réflexions, le prodige de son siècle et de tous les âges, se présentait lui-même, un nouveau chef-d'œuvre à la main, Beaumarchais ou Sedaine auraient le droit...! Non, je ne puis aller jjlus avant, ce n'est ni par l'indignation^ ni par la raison, ce n'est que par la plaisanterie ou le mépris qu'on doit répondre à de pareilles impertinences, et un premier gentilhomme de la chambre^ chargé du premier théâtre de la nation, membre de l'Académie française, consent à traîner ainsi dans la boue la littérature! Allons, il faut prendre le parti de rire; et, si par hasard je me réveille un jour homme de lettres, et que je lise une tragédie dans le genre héroïque^ je choisirai pour président M. Sedaine^ qui, dans la première édition de la Heine de Golconde (1), faisait dire à la reine par un ambassadeur en même temps général d'armée (ce qui est apparemment l'usage à Golconde) :

Général des Français établis sur ces rives, Je viens renouveler à votre avènement I^es assurances les plus vives Du plus sincère attachement.

« Si je présente une couK^die, je me rappellerai aussi ces vers charmants et naturels de Colas attendant Rose chez elle (2j :

Cette quenouille

Si joliment

Tant joliment

Elit* la mouille

En la filant

Que je la baise,

Et cette chaise, Ici, tout est, tout est charmant.

« Mais, comme mes vers ne seraient peut-être pas aussi naturels que ceux-là, si M. Sedaine me faisait recommencer pour

(1) Aline, reine de Golconde, 1766, par Jean Sedaine.

(2) Rose et Colas, comédie en un acte par le même auteur.

les entendre (1), je crois que j'aurais de la peine à ne pas manquer de respect à M. le président. »

Pour faciliter à M. de Voltaire la lecture de ses observations, Bièvre marquait d'une lettre de Talphabet, sur le Mémoire des auteurs, chacun des articles combattus, et la même lettre précédait sur son travail la réponse correspondante; or^ la dernière était un Q. Le calembouriste ne put s'empêcher d'utiliser un aussi heureux hasard : « Si j'avais l'honneur d'être M. le maréchal de Duras, ajoutait-il, cette lettre m'indiquerait l'emploi que j'aurais à faire d'un pareil Mémoire et le sceau qu'il faudrait y apposer. Je demande pardon à M. de Voltaire de cette plaisanterie qui me trahit peut-être, mais ce n'est pas pour lui que je veux garder l'anonyme, il peut voir au contraire par la tournure de ma réplique que c'est à lui seul que je veux me fier par la voie de son plus intime ami, en combattant de toutes mes forces pour la défense de la littérature et d'une société qui^ déjà accablée par les préjugés, est menacée encore d'une nouvelle dégradation. »

Comme conclusion de son travail, le marquis suppliait A'oltaire : 1° d'user de son influence auprès des ducs de Richelieu, d'Aumont et de Fleury, premiers gentilshommes de la chambredu roi, pour qu'ils reprissent le « département » du Théâtre- Français, fâcheusement abandonné par eux à leur collègue le duc de Duras.

2" D'obtenir qu'on reconnût définitivement à la Comédie la propriété de son répertoire.

Enfin, par les conseils de l'illustre auteur de Zaire, tous les Comédiens, armés de leurs registres, s'assembleraient sous la présidence des premiers gentilshommes : « Là paraîtraient pour la dernière fois MM. de Beaumarchais et Sedaine, et^ après leur avoir lu le règlement de 1757. on leur démontrerait par les registres que ce règlement a été constamment et généralement observé; soutenu de l'autorité du roi et des premiers gentilshommes de la chambre qui le reiDrésenteraient alors, l'argument serait sans réplique: les titres de commissaires et

(1) « Entendre » s'employait beaucoup plus souvent qu'aujourd'hui dans le sens de « comprendre ».

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