‹ Le marquis de BièvreChapitre 55 sur 185 · MEMOIRE POUR M. DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

MEMOIRE POUR M. DE VOLTAIRE

de présidents s'e'vaporeraient, et l'on dirait à MM. de Beaumarchais et Sedaine : « Soyez plutôt liorlogers ou maçons si c'est votre talent (1). »

En lisant ce Mémoire, on s'étonne de la violence du marquis de Bièvre contre les « commissaires " : la cause de Beaumarchais devient aujourd'hui celle du droit, la propriété littéraire semble plus digne de protection que toutes les autres, et l'on ne met plus en balance le génie créateur d'un écrivain avec l'art imitateur d'un comédien. Pourquoi Bièvre embrassa-t-il la cause des acteurs en témoignant à leurs adversaires un si dédaigneux mépris'?

Evidemment, le Mémoire du calembouriste, écrit en toute sincérité;, reflétait les idées de son milieu social : rabaissé par les faiseurs de libelles, les auteurs parasites et les « folliculaires », le culte des lettres ne convenait à un homme du monde que s'il travaillait « pour l'honneur », et, comme le proclamait Bièvrie. un littérateur honnête ne devait calculer qu'avec sa gloire »; mus par une vile question d'intérêt, de mauvais auteurs voulaient ruiner une troupe célèbre, une compagnie d'acteurs dont tous les Parisiens aimaient les talents : il fallait mépriser leurs revendications. Dès l'origine de la querelle, le marquis s'était rangé au parti des Comédiens français; son amitié pour Mole le détermina ensuite à leur donner une aide effective.

D'ailleurs le bon droit des auteurs, évident aujourd'hui^ n'apparaissait pas alors. Garât fait l'éloge de l'avocat Gerbier qui^ après le calembouriste, prit en mains la cause des Comédiens : cet avocat, dit-il, ne défendait « que la raison, la justice et l'humanité » . Comme Bièvre, le jurisconsulte lutta suivant sa conscience en combattant Beaumarchais.

Ce fut dans les premiers jours de mai 1778 que le marquis remit son Mémoire au « plus intime ami » de Voltaire, au comte d'Argental, sans doute; le patriarche étant mort le 30 du même mois, il paraît peu probable qu'il se soit occupé

(1) Beaumarcliais, fils d'un Iiorloger, avait exercé dans sa jeunesse le métier de son père, et Sedaine commença par être tailleur de pierres.

de l'affaire du Théâtre-Français. Les idées du calembouriste n'en prévalurent pas moins, et, jusqu'à la Révolution, les Comédiens continuèrent à calculer suivant l'ancienne base la rétribution des auteurs. Mais Beaumarchais eut enfin gain de cause devant PAssemblée nationale, et la loi des 13-19 janvier 1791 reconnut la propriété littéraire.

Le marquis de Bièvre demeura toute sa vie le défenseur secret de la Comédie-Française; en 1785, il eut une autre occasion de lui offrir son appui désintéressé. Depuis vingt ans. on voyait éclore à Paris nombre d'établissements « forains » où les amateurs de théâtre se distrayaient à peu de frais: les (Comédiens ordinaires du roi avaient oljtenu en 1768 une sentence de police défendant à leurs modestes concurrents « de jouer autre chose que de simples bouffonneries et parades », mais cette interdiction restait lettre morte. Nicolet sur son « Théâtre des grands danseurs du roi », Audinot avec ses «. marionnettes de bois », représentaient de vrais ouvrages dramatiques, enfin les Variétés amusantes^ les Vaux-hall d'hiver et d'été, l'Amphithéâtre anglais, les Salles d'artifices, la Redoute chinoise, les établissements des sieurs Sarni, Tissier^ Parisot, Lécluse enlevaient chaque soir de nombreux spectateurs aux grands théâtres. Irrités de ces violations à leur monopole, qui diminuaient fâcheusement leurs recettes, les Comédiens français sommèrent Nicolet, Audinot et l'entrepreneur des Variétés amusantes de respecter la sentence de 1768, puis, devant l'insuccès de leurs exploits, ils les assignèrent en 1785 à la grand'chambre du Parlement de Paris.

Or on trouve dans les papiers du marquis de Bièvre le manuscrit (1) du Mémoire imprimé (2) que les acteurs présentèrent à l'appui de leurs protestations : rédigé par le calembouriste, ce Mémoire fut signé le 28 mai 1785 par les conseils de la Comédie : Coqueley de Chaussepierre, Gerbier, Jabineau delà

(1) Dossiers de l'auteur. Ce Mémoire est entièrement de la main du marquis de Bièvre et comporte des corrections qui équivalent à une signature.

(2) Archives nationales, 0' 845'. Mémoire et consullalion de In cause pendante en la grand'chambre du Parlement, entre les Comédiens français, le sieur Nicolet, et les autres entrepreneurs de spectacles forains.

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