LE COMTE DE PROVENCE
Les écuyers gardaient l'epée de leur maître quand il ne la portait pas à son côté, et si, du haut de son cheval, il laissait tomber un objet quelconque;, « par exemple sa canne ou sa gaule (1), ses gants, son manchon », Thonneur de le lui rapporter revenait à ces officiers. Enfin, aux arme'es, ils servaient le prince comme aides de camp : le comte de Provence ne fournit pas à Bièvre l'occasion d'exercer cette fonction militaire.
Le frère du dauphin, écrit Arnault, <: tenait à l'étiquette plus que qui que ce fût de la famille (2) » ; il habitait le rezde-chaussée du château de Versailles, et, c'est dans une des salles actuelles des Maréchaux, prenant vue sur la terrasse, vers l'ouest, que Bièvre allait lui faire sa cour. Lourd de corps, le prince possédait une intelligence affinée. D'après le comte d'Hézecques, « il était bon historien, connaissait à fond les poètes de diverses langues et était d'une conversation aussi instructive qu'agréable. » Enfant, on admirait ses reparties : « On cite déjà autant de bons mots de lui que de Henri IV et de Louis XIV », écrivait Horace Walpole le 17 septembre 1769. « Ce n'est pas moi qui ai de l'esprit, c'est mon frère de Provence », répondait un jour le petit duc de Berry, futur Louis XVI, aux députés d'une ville qui le complimentaient sur sa finesse (3). Plus tard, le comte de Créqui disait de Monsieur : « C'est un bel esprit de café de province » ; avec non moins d'irrévérence, il qualifiait Louis XVI de « gros serrurier » et le comte d'Artois de « faraud des boulevards (4) ».
Le comte de Provence s'adonnait à la poésie et savait par cœur les meilleurs passages des œuvres dramatiques, c aussi bien des tragédies de Racine que du vaudeville de Bose et Colas (5) » ; le Mercure de France insérait, sous dillérents pseu-
(1) C'est ainsi qu'on nommait une cravache; dans sa tragédie en calembours, Vercingêtorix, le marquis do Bièvre faisait dire à Conutodun :
Périssons ou vengeons les Gaules d'écuyer!
(2) Souvenirs d'un sexagénaire, Paris, 1833, t. I", p. 231.
(3) Mémoires du prince de Montbarrey, 1826, t. II, p. 30.
(4) Mémoires du prince de Ligne, Revue nouvelle, février 1846, p. 109.
(5) Mémoires de Mme Campan, Paris, 1849, p. 114 (le vaudeville Rose et Colas était de Sedaino).
donymes, des vers dus à son inspiration. Fuyant les ce're'monies de la Cour, il se plaisait en la société des gens de lettres, et plusieurs officiers de sa maison furent des écrivains de valeur. Peut-être Bièvre devait-il sa charge d'écuyer au goût du prince pour les bons mots; il rencontra successivement près de Monsieur l'helléniste La Porte du Theil, membre de l'Académie des l^elles-lettres^ qui servait comme gentilhomme de la chambre; les historiens Moreau^ Gobet et lUdhière, l'un premier conseiller de Monsieur, le second garde de ses archives, le troisième son secrétaire ordinaire; l'avocat et publiciste Linguet, fameux par ses Annales politiques et littéraires du dix-huitième siècle et qui fut secrétaire des finances du prince; le jurisconsulte Elie de Beaumont et l'avocat Target, futur académicien, tous deux membres du conseil de Monsieur; le littérateur grivois Mérard de Saint-Just, maître dhotel ordinaire; l'agronome SilvestrC; premier valet de garde-robe, que son prince, devenu roi, fit baron à la Restauration; le poète dramatique Ducis, membre de l'Académie française, secrétaire de Monsieur; le docteur Lieutaud, de l'Académie des sciences^ et le naturaliste Lcmonnier, successivement premiers médecins; le moraliste (Jiauvot de Beauchêne, médecin consultant. L'abbé Royou, fougueux défenseur de la royauté pendant la Révolution, rédigeait le Journal de Monsieur, et Pilâtre de Rozier, le premier martyr de l'aérostation, organisa le cabinet de physique du prince. Enfin le marquis de Montesquieu, chef de M. de Bièvre, écrivait d'agréables vers et fut admis à l'Académie française en 4784. Parmi tous ces lettrés, le calembouriste appréciait plus spécialement La Porte du Theil et Ducis, qui devinrent ses amis.
Le frère du dauphin s'employait volontiers pour les écrivains faisant partie de sa maison, et cet avantage les aidait à supporter ses vivacités, car^ gardant avec la plupart de ses officiers '< une silencieuse impassibilité », il froissait parfois leur amour-propre. Arnault conte à ce sujet une curieuse anecdocte; le poète Duiuflé, valet de chambre du prince, « était un homme de lettres assez distingué, qui même avait obtenu un orix à l'Académie française »; un jour, aidant son maîtie à