LOUIS XV ET LES CALEMBOURS
passer un bas, il lui tira les poils de la jambe : « Que vous êtes bètc! » s'écria le prince. Durudé ne put retenir cette protestation : « Je ne savais pas qu'on fut bête pour manquer d'adresse à chausser un bas à ^Monsieur. » — « On esthète dès qu'on n'a pas l'esprit de bien faire ce qu'on se charge de fairCj » re'pliqua sèchement le frère de Louis XVI. « Le poète, continue Arnault, ie poète qui n'avait pas cru, en achetant l'honneur d'approcher le protecteur des lettres, s'exposer à un pareil compliment, se hâta de vendre sa charge (4). » Mais Arnault ne fut pas témoin de la scène; c'est en 1776 que Duruflé servit Monsieur comme valet de garde-robe; en 1777, il ne figurait plus sur les états de la Cour, et le mémorialiste ne vint que onze ans plus tard remplir auprès du prince des fonctions analogues.
Le comte de Provence aimait à faire briller ses connaissances et en saisissait l'occasion quand, à son lever, « se présentait quelque personnage marquant par son esprit surtout (2) ». Causant botanique avec Lemonnier. histoire avec Moreau, théâtre avec Ducis, il interrogeait le marquis de Bièvrc sur les derniers bons mots de Paris et le docteur de Beauchène, (' qui était dans sa familiarité, venait presque tous les matins lui apporter les nouvelles de la ville >.
A partir de 1772, M. de Bièvre fréquenta donc plus intimement la Cour, où ses fonctions le mettaient journellement en présence du Boi. de Mme du Barry et des princes. Parfois il se rendait au lever de Louis XV, qui s'amusait de ses jeux de mots, cnr il cultivait à l'occasion le même genre d'esprit. Un jour, par exemple, le Roi prenait une paire de lunettes sur la table d'un de ses ministres et manifestait la fantaisie de les essayer; on lui mil aussitôt sous les yeux un éloge hyperbolique de son règne : « Ces lunettes ne sont pas ])onnes, dit-il aux premières lignes, elles grossissent trop les objets. » Une autre fois, Louis XY interrogeait le comte de Lauraguais : '( On m'assure que vous revenez d'Angleterre, qu'avez-vous donc été faire à Londres? » — « Apprendre à penser, sire >-
(1) Souvenirs d'un se.ragénaire, t. I", p. 166.
(2) Ibid.
fit prétentieusement le gentilhomme. « Les chevaux'^ « questionna de nouveau le roi... Comme on vantait devant lui l'extraordinaire présence d'esprit du marquis de Bièvre. il voulut la mettre à l'épreuve.
Louis XV ne couchait pas dans la chambre de son glorieux bisaïeul; il s'était fait aménager, à la suite du cabinet du Conseil, une pièce plus intime d"où il pouvait communiquer avec l'appartement de Mme du Barry et celui des « petites maîtresses », situés au second étage du château. Mais le matin^ il passait en robe de nuit dans la chambre de Louis XIV^ et les cérémonies du lever s'y déroulaient devant un lit de parade. Le lendemain donc, apercevant l'écuyer du comte de Provence parmi les courtisans groupés contre la balustrade qui protégeait l'alcôve royale : « Marquis, lui dit-il, vous qui faites des calembours sur toutes sortes de sujets, faites-en donc un sur moi. ï
« Oh! sirC;, protesta immédiatement M. de Bièvre, Votre Majesté n'est pas un sujet (1; ! »
Un murmure flatteur salua cet heureux à-propos^ et le jeu de mots du marquis, répété aux gentilhommes peuplant le salon de l'Oeil-de-Bœuf, passant des Gardes du corps aux Mousquetaires du roi, émerveilla bientôt les Parisiens.
Deux ans après, Louis le Bien-aimé mourait de la petite vérole, et la France, délivrée de la du Barry, célébrait avec joie l'avènement de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Un ami de M. de Bièvre, le chansonnier Colley répétait « sur l'air des Pendus » ;
Or, écoutez, petits et grands,
L'histoire d'un roi de vingt ans.
Qui va nous ramener en France
Les bonnes mœurs et l'abondance :
D'après ce plan que deviendront
Et les catins et les fripons?
En effet, dès que Louis XV eut succombé, « ce fut chez les du Barry, écrit M. Lenôtre, un afl"olement, quelque chose comme la débandade d'une volée de moineaux pillards. Le
(1) Souvenirs et portraits, par le duc de Lévis, Paris, 1815, p. 89.
AVENEMENT DE LOUIS XVI lo9
comte Guillaume boucla son porte-munlcau et disparut, la tradition assure qu'il quitta la ville (ïouloiiso) sous les hueos et les sifflets. Bitschi, au contraire^ accourut de Louveciennes se cacher à Toulouse; Jean, qui se trouvait à Versailles, prit la poste pour Genève, tandis que Chon, s"ol)stinant à son rùle de matrone, suivit sa belle-sœur à l'abbaye de Pont-aux- Dames, où une lettre de cachet rele'guait la favorite de'chue : « Les tonneliers sont aux abois, disait le marquis de Bièvre, « tous les barils (Barry) fuient (1). •>
D'après Deville, Bièvre attribuait à un second motif Taflolement des tonneliers, déclarant que tous les muids {Miiij) réclamaient d'immédiates réparations (2). Louis XVI donna raison au calembouriste, du moins pour un membre de la famille, car il choisit bientôt le comte du Muy comme ministre de la guerre. Mais le peuple aussi préludait à la Révolution par d'innocents jeux de mots; apprenant la nouvelle nomination, les bonnes gens dirent en parlant du Roi : « Celui-là est plus gourmand que son grand-père, il suffisait d'un baril à Louis XV, il faut un muid à Louis XVI ! »
Le changement de règne conférait au comte de Provence le titre de « Monsieur^ frère du roi »; le prince restait en même temps l'héritier du trône jusqu'à la naissance d'un dauphin, et cette expectative augmenta l'importance de ses officiers.
L'antipathie de la jeune reine pour l'étiquette amenait la suppression du cérémonial ancien; les bals et les fêtes remplacèrent les « heures de représentation n réglées par Louis XIY. Marie-Antoinette aimait passionnément le jeu, et, malgré les défenses du roi, elle conviait la Cour à des parties de pharaon qui duraient la nuit entière. Au « jeu de la reine », où chaque ponte occupait un tabouret (3), le marquis de Bièvre perdit de fortes sommes sur la » carte anglaise » ; il inscrivait philosophiquement leur détail en marge de ses
(1) Vieilles maisons, vieux papiers, 1" série, p. 209. Bitschi et Chon étaient les sœurs de Guillaume et Jean du Barry.
(2) Biévriana, p. loi.
(3) Honneur autrefois réservé au.v duchesses.
manuscrits, et contractait chaque année de nouveaux emprunts; mais, en 1784, il se vit dans l'obligation de vendre une partie de ses terres pour couvrir son déficit.
Élégant danseur, Bièvre suivait avec entrain les bals de la Cour, et riait aux extravagantes évolutions des modes féminines. Sans doute lui devait-on quelques-uns des noms donnés aux ajustements nouveaux : les dames portaient alors des robes « soupirs étouffés ■>, ornées de « regrets superflus » et de galons « en attentions marquées » ; des souliers « cheveux de la reine », agrémentés de « venez-y-voir » en émeraudes; des bonnets de « conquête assurée », garnis de » plumes volages T ou de rubans « d'œil abattu » ; des « médicis » montées « en bienséance » ; des manchons <> d'agitation momentanée » (i). Au carnaval de 1775, marqué par des bals splendides, elles arborèrent des coiffures d'une prodigieuse hauteur : a Désormais, observa le marquis de Bièvre, on ne pourra plus dire que les femmes ont la t«*te près du bonnet (2). »
Louis XVI, chez qui la bonté remplaçait l'esprit, montrait cependant un certain à-propos. Étant dauphin, il laissait échapper une faute de français et le comte de Provence le raillait de ne pas mieux connaître sa langue : « Vous, mon frère, riposta le prince, tâchez de retenir la vôtre! » S'amusant luimême à trouver des devinettes, Louis XVI voulut, pendant une des fêtes de la Cour, expérimenter la finesse du marquis de Bièvre : « Savez-vous^ lui dit-il, de quelle secte philosophique sont les puces? » Comme le marquis, après quelques secondes de réflexion^ avouait son ignorance : « Eh bien, reprit Louis XVI, elles appartiennent à la secte d'Épicure (des picjûres). » Mais on ne provoquait pas impunément le joueur de mots : « Et Votre Majesté sait-elle de quelle secte sont les... poux? » interrogea-t-il à son tour. Amusé, le roi faisait un signe négatif : « Ils appartiennent à la secte d'Épictète {des pique-tête) » , professa gravement le gentilhomme ('3) .
(1) Souvenirs du marquis de Valfons, p. 416.
(2) Mes souvenirs, par Nicolas Moheau, Paris, 1898, t. II, p. 145.
(3) Biévriana, p. 121.