MARIE-ANTOINETTE
Marie-Antoinette au contraire émettait de ve'ritables calembours : « Vous faites à Paris la pluie et le beau temps », disait-elle gracieusement au peintre Joseph Vernet, en admirant ses deux tableaux le Calme et la Tempête. Un jour, accompagnée de plusieurs dames du palais, elle se rendait à Trianon par les jardins de Versailles, et, dépassant les parterres de Lalonc, arrivait sur le Tapis-vert quand elle aperçut le marquis de Bièvi^e; l'idée lui vint d'éprouver à son tour la verve de l'écuyer de Monsieur en lui demandant un calembour sur elle-même. Les souliers de la jeune souveraine, en satin vert-uni, se confondaient avec le gazon de la longue pelouse : « Madame^ dit aussitôt Bièvre en s'inclinant avec respect, les désirs de Votre Majesté sont des ordres : l'univers (r uni-vert) est à ses pieds (1). »
Longtemps après, l'infortunée Marie-Antoinette, prisonnière à la Conciergerie, songeait peut-être au temps heureux de ces galants propos; comme le gardien Bault lui témoignait une respectueuse attention, elle retrouva quelque gaieté pour l'en remercier : « Je veux vous appeler « bon », lui dit-elle, parce que vous l'êtes, et que cela vaut mieux que d'être beau (Bault) C^). »
Si l'histoire n'a pas enregistré les nombreux mots que le marquis dut formuler à Monsieur, on sait qu'en 1774, par une chaude soirée d'été, le comte d'Artois avisa l'écuyer de son frère et lui demanda une pointe, « une seule seulement^ mais courte et bonne ', ajouta le prince en riant. « Cependant, monseigneur, objecta le marquis, l'usage des courtes-pointes est superflu dans cette saison (3). »
Devenu, en 1773, l'époux de la princesse Marie-Thérèse de Savoie, le futur Charles X ne lui fut pas longtemps fidèle et noua bientôt mille intrigues amoureuses. En 1773, on lui donnait pour maîtresse la fameuse Mlle Duthé, cette « impure » dont les carrosses à six chevaux émerveillaient les promeneurs
(1) Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun, l83o, t. l", p. 279.
(2) Relation de la femme Baiill (11 septembre, 16 octobre 1793) citùe par M. Lenôtre. (Captivité et mort de Marie-Antoinette.)
(3) Correspondance secrète, t. I", p. 204.
de Longchamps. Le marquis de Bièvre ne se montra pas surpris d'une telle liaison : « Fatigué des gâteaux de Savoie, expliqua-t-il, Mgr le comte d'Artois prend du thé (Duthé) (1). ).
Contre le duc de Chartres, fils du duc d'Orléans, les bons mots du calembouriste furent plus piquants. Ce prince comptait à la Cour de nombreux ennemis. Né en 1747, il avait épousé on 1769 Adélaïde de Bourl)on-Penthièvre, charitable princesse qu'on adorait à Paris, mais cette union ne l'empêchait nullement de mener une vie scandaleuse. Dans les Souvenirs de Mme de Cféfjui, Cousin de Courchamp prétend que les pointes du marquis exaspéraient le futur Philippe-Égalité. « M. de Bièvre, écrit-il, était en disgrâce complète auprès du duc de Chartres qui ne pouvait l'envisager de sang-froid, ce que l'autre affrontait sans la plus légère émotion, et sans autrement s'embarrasser de ces airs d'hostilité et de ces dénigrements. « Gomme il est désagréable et ginguet! Je le trouve « laid ! Mais c'est qu'il est véritablement laid ! » murmurait le duc de Chartres en rougissant de colère. Aucun des siens, et si plat valet qu'il fût, n'aurait osé faire sa partie dans cette manière d'imprécation ridiculement sotte, car celui dont il parlaH on ces termes était visiblement de la plus jolie taille, la plus agréable figure et la plus charmante physionomie du mo^!-le. M. de Bièvre disait avec un air de modestie respectueu-o : « Si j'étais aussi laid que le dit M. le duc de Chartres, « i! p; m'en voudrait peut-être pas autant (2). »
Ouvrant aux promeneurs le parc de sa « folie » de Mousseaux (3), le prince leur jouait des tours souvent cruels, et Courcbamp cite une « plaisanterie » que Bièvre aurait écrite pour venger ses victimes, e: Elle réussit à merveille dans la société de Paris, continue-t-il, comme on n'osa pas l'imprimer pour la débiter, je vais la faire copier. » Au cours de ce
(1) Correspondance secrète, t. 1", p. 283 (25 mars 1775), et Mémoires de Mme d'Oberkirch, 1853, t. 1", p. 339. Dans ces ouvrages, Bièvre n'est pas cité comme l'auteur de ce jeu de mots, mais la tradition le lui rend.
(2) Fiouvenirs de la marquise de Créqui, liv. VI, cliap. xiii. ■ (3) \ujourd'liui le parc Monceau, à Paris.