‹ Le marquis de BièvreChapitre 64 sur 185 · LE DUC DE BOUILLON · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOUILLON

il s'y rencontrait avec le chevalier de Ghastellux (1)^ membre de l'Acade'mie française, et tous deux faisaient assaut d'esprit; mais leurs bons mots irritaient la grave Madens^piselle de Conde', plus tard abbesse de Remiremont : « Vous souvientil, écrivait la princesse à son père en juin 4786, vous souvient-il encore des Ghastellux et des Bièvre qui me déplaisaient tant, et dont les Bièvreries me rendaient si sérieuse aux soupers de Chantilly (2). » 11 n'est pas étonnant que ces plaisanteries aient offusqué la future abbesse : la seule que l'on connaisse l'explique suffisamment. On venait de reprendre au Théâtre -Français une pièce de Marivaux : les Jeux de l'amour et du hasarct, et la conversation avait roulé sur cette spirituelle comédie. Peu après, les convives firent des jeux de mots, et le futur chef de l'émigration réclama un calembour sur son nom : « Monseigneur, dit le marquis de Bièvre, on y trouve les Jeux de l'amour et du hasard (3). »

Comme sur les princes du sang, le calembouriste exerçait sa verve sur les courtisans qui l'entouraient; en 1776, le duc de Bouillon, grand chambellan du roi, s'enflammait pour une jeune chanteuse de l'Opéra, Mlle Laguerre, et dépensait pour elle en quelques mois plus de 800 000 livres; Sophie Arnould assurait 4 que la pauvre petite ne vivait plus que de Bouillon ». Malgré ses prodigalités, le duc ne put retenir le cœur de sa belle qui le quitta, dit Mairobert, avec la plus parfaite ingratitude. Jusqu'à la mort de son père, le grand chambellan s'appelait Henri de la Tour d'Auvergne, prince de Turenne; arrière-neveu du grand capitaine, il ne possédait aucune de ses qualités militaires; aussi, créé à l'âge de douze ans colonel général de la cavalerie de France, avait-il bientôt vendu cette haute charge. Quand les Parisiens apprirent son aventure galante, ils la chansonnèrent, si bien que le grand seigneur

(1) Le chevalier, depuis marquis de Ghastellux, combattit pour l'indépendance de l'Amérique et devint l'ami de Washington. Ses relations de voyage valent mieux que ses ouvrages philosophiques.

(2) La dernière des Condés, par le marquis de Ségur, Paris, 1899, p. 52.

(3) Biévriana, p. 120. De cette plaisanterie, le chevalier de Boufflers fit une charade (Correspondance secrète, t. Vil, p. 169).

s'irritait au nom seul de Tinfidèle; le marquis de Rièvre composa sur lui cette épigramme :

Vous êtes surpris que Laguerre Ait quitté le pauvre Bouillon?

Depuis que Turenne est en terre, La paix est dans cette maison, Et le bon duc hait tant la guerre Qu'il en redoute jusqu'au nom (1).

Une autre pointe de Pécuyerde Monsieur valut de nouvelles moqueries à cette grosse ducliesse de Mazarin dont les ridicules amusaient la Cour. Fille du maréchal de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi, elle eut pour mère une Mazarin-La Meilleraie, et transmit à son mari, fils du duc d'Aumont, le titre mis par Louis XIV dans la corbeille nuptiale dllortense Mancini. « Disposant tellement de son grosindividu que rien n'en était perdu pour la disgrâce, écrit Mme d'Abrantès, la duchesse de Mazarin faisait tout de travers », et, malgré son teint rouge brique, elle se montrait habituellement en robes rose pâle ou bleu céleste, aussi riait-on de ses réceptions; d'ailleurs, comme elle possédait le meilleur cuisinier de Paris, les soupers de l'hôtel Mazarin réunissaient la plus haute société. Les gourmets reprochaient toutefois à la duchesse une singulière manie : elle voulait « que les plats fussent tellement déguisés qu'on ne pût connaître ce qu'on allait manger ». Un jour, le marquis de Bièvre trouva l'explication de cette fantaisie culinaire : « Mme la duchesse de Mazarin est trop grasse pour danser, remarqua-t-il; au lieu de bals, elle donne des soupers masqués (2). »

Enfin, Deville conserve le souvenir dun mot du calembouriste au chevalier, plus tard comte Roger de Damas, capitaine au régiment du Roi et frère d'un gentilhomme d'honneur de Monsieur. Le prince de Ligne, auprès duquel le jeune homme alla combattre les Turcs, en 1788, écrivait de lui cet amusant portrait : « François I", le grand Condé, le maréchal de Saxe, auraient voulu un fds comme lui. Il est étourdi comme un

(■1) Correspondnnre secrcle, t. II, 26 janvier 1776, et Arnoldiana, p. 264. {2) Histoire des salons de Paris, t. I", p. 338.

PROJET D'ITINERAIRE POUR MONSIEUR lfi9

hanneton au milieu des canonnades les plus vives et les plus fréquentes, bruyant, chanteur impitoyable, me glapissant les plus beaux airs d'opéra, fertile en citations les plus folles au milieu des coups de fusil, et jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne l'enivre pus, mais il est ardent d'une jolie ardeur^ comme on l'est à la fin d'un souper.. , Aimable, aimé de tout le monde, ce qui s'appelle un joli Français, un joli garçon, un brave garçon, un seigneur du bon goût de la Cour de France, voilà ce que c'est que Roger de Damas. »

Le jeune capitaine discutait un jour avec l'écuyer du comte de Provence : « On ne vous connaîtrait pas. Monsieur, dit tout à coup Bièvre à son interlocuteur, on ne vous connaîtrait pas, qu'à votre caractère tranchant on verrait que vous êtes un Damas! (1) »

Le marquis de Bièvre demeura auprès du futur Louis XVIII pendant douze années. Vers 4783, le prince manifesta l'intention de visiter les États continentaux de son ])eau-pèrc Victor- Amédée III, roi de Sardaigne, et l'écuyer ordinaire, qui avait parcouru la Savoie et le Piémont (2j, fut chargé d'organiser ce voyage; on retrouve dans ses papiers quelques pages intitulées : Projet d'un itinéraire pour Monsieur (3). Bièvre commençait par mettre son prince en garde « contre les inepties des voyageurs qui se font imprimer à leur retour pour retirer les frais de leur route ». M. de Lalande même, en son Voyage d'un Français en Italie, tombait dans le travers commun. « Monsieur, écrivait le marquis, sera fort étonné des erreurs grossières dont on a infecté les relations, mais tous les mensonges débités sur l'Italie semblent avoir été substitués (4) à perpétuité. » Ici venait une appréciation que le calembouriste jugea trop familière, car il la ratura sur la copie du Projet : « Quand on

(Ij Biévriana, p. 109. On appelait damas une lame de sabre fortement trempée, faite de cet aiMcr fondu qu'on préparait autrefois à. Damas.

(2) Voir chap. xiii.

(3) Dossiers de l'auteur.

(4) Aujourd'hui que la « substitution » des biens jusqu'à la quatrième génération n'est plus permise, cette expression empruntée au droit civil perd de sa clarté.

lit ces relations, on croit tenir les mystifications de Poinsinet (1). »

Conseillant au frère du roi de gagner le Piémont par Chambe'ry, Montmélian et le mont Cenis, Bièvre décrivait les gorges de l'Arche « où Ton découvre à peine un tiers de l'horizon céleste; la vue se fatigue d'être ainsi bornée, et Ton a peine à croire que les habitants de ce pays soient heureux s'ils en connaissent un autre ». Mais le chemin, s'élevant sur les bords de l'Arche à travers les bois de Braman^ près de Lansle-Bourg, serait périlleux au retour, et l'écuyer ordinaire en avertissait ainsi son prince : « La voie est étroite, sans autre parapet que des perches trop faibles pour retenir une voiture; à la descente, si les chevaux sont gagnés, il faut les abandonner au galop, et, dans les tournants fréquents, il est à craindre que la voiture ne se jette dans l'abîme en glissant de côté. L'enrayure même est dangereuse sur la glace, et les voiluriers préfèrent entourer avec une chaîne le cercle des roues. Les voitures de Monsieur, plus pesantes que les nôtres, auront besoin de plus de précautions, et d'ailleurs les postillons pourraient perdre la tête plus facilement dans le cas où leurs chevaux seraient forcés. Enfin je conseillerai à Monsieur de faire cette descente à pied, si c'était dans le temps des glaces. »

Au moment où Bièvre détaillait les beautés du mont Cenis, il sut que le comte de Provence renonçait à son voyage en Piémont. Cessant la rédaction de l'Itinéraire, il écrivit en tète de la première page cette petite note où perce le joueur de mots : « Ce Projet a été interrompu par ceux du prince qui ont changé. »

Peu après, quand s'acheva l'année 1784, le marquis vendait sa charge d'écuyer ordinaire à Louis Hazon de Saint-Firmin, qui la conserva jusqu'à la Révolution (2).

(1) Les plaisanteries faites à ce trop naïf auteur dramatique, mort en 1769, restaient légendaires.

(2) Arcliives nationales, Z'" 520.

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