LA CARRIERE MILITAIRE DE M. DE BIEVRE
Bièvre nommé capitaine de cavalerie. — Les trois états-majors des anciennes armées. — M. de Gervillier. — Le marquis acquiert une charge de maréchal-général-des-logis des Camps et Armées; avantages de cet emploi.'
Compétence militaire du marquis de Biévre ; il reçoit le grade de colonel et la croix de Saint-Louis. — Son successeur conditionnel M. de Vannoise. — La peur des réformes. — Le vicomte de Gojon. — Suppression des charges d'état-major par l'Assemblée constituante ; les brevets de retenue.
Le 2 juillet 1771, le marquis de Bièvre, qui portait depuis cinq ans la casaque fleurdelisée des Mousquetaires gris, reçut un brevet de capitaine de cavalerie. II ne quitta pas tout de suite le corps d'élite où il servait. Dans cette troupe, le capitaine-lieutenant possédait le grade de lieutenant-général (1) et les maréchaux-des-logis celui de mestre -de-camp (2) : les Mousquetaires pourvus d'une commission de capitaine se faisaient honneur de rester sous les ordres de pareils chefs jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un emploi. Ordinairement, au bout de quelques mois, ils entraient dans un régiment de cavalerie pour y commander une « compagnie » . Les mieux nés d'entre eux, bientôt nommés colonels^ parvenaient aux grades les plus élevés. Quant aux autres, ils demeuraient capitaines ou majors, et passaient le reste de leur existence à désirer la croix de Saint-Louis, couronnement de leur carrière : ainsi se résumait^ sous les derniers rois, la vie militaire des gentilshommes n'appartenant pas aux premières familles du
(1) Grade équivalent au grade actuel de général de division.
(2) Ou de colonel.
royaume; quelques-uns seulement;, servis par un mt^rite notoire et par les circonstances, arrivèrent à des commandements supérieurs.
Le marquis de liièvre n'était pas de noblesse assez ancienne (i) pour obtenir un régiment à bref délai; d'ailleurs il se sentait plus de goût pour les belles-lettres que pour l'art de la guerre; enfin, au commencement de l'année 4772, il entrait au service du comte de Provence en qualité d'écuyer ordinaire : l'acquisition d'une charge d'état-major lui permit de ne pas quitter la Cour, et de parvenir au grade de colonel beaucoup plus tôt que s'il avait suivi la filière habituelle.
Jusqu'à la fin du règne de Louis XVI, il n'y eut pas de corps permanent d'état-major. Quand une guerre commençait, on adjoignait au général en chef un maréchal-général-des-logis de l'Armée », un « major général de l'Infanterie » et un « maréchal-des-logis de la Cavalerie », choisis parmi les maréchaux-des-logis de la Maison du roi ou dans les cadres ordinaires de l'armée (2); des aides, des surnuméraires secondaient chacun de ces officiers. Au lieu de l'unique état-major actuel, on en comptait donc trois; le chef du premier s'occupait des marches, des campements et des subsistances de l'armée ; les chels des deux autres transmettaient les ordres du général à leurs corps respectifs, et en assuraient l'exécution. Après la campagne, tous, chefs et aides, perdaient leurs titres et reprenaient leurs situations antérieures (3), quelquefois avec avancement de grade.
(1) Du moins en France, mais il ne pouvait pas établir l'origim! de sa noblesse irlandaise. Plusieur.s catalogues d'autograplios du dix-neuvième siècle (en particulier le catalogue l.o2 de Jacques Cliaravay, année 1867) signalent toutefois une curieuse lettre du marquis, datée du 12 novembre 1785 et longue de deux pages in-quarto, dans laquelle il traitait « de l'anrienncté de sa famille et des pièces la concernant ». On ignore en quelle collection se trouve aujourd'hui cette lettre.
(2) Le grand maréclial-des-logis du roi, aidé par les douze maréchaux et les quarante-liuit fourriers des logis, préparaient, lors des déplacements de la Cour, les logements du roi, de la Maison du roi et des troupes composant la garde de Sa Majesté. Jusqu'à la fin du seizième siècle, quand s'ouvrait une guerre, ces officiers étaient ordinairement désignés pour diriger les marches et les campements des armées.
(3) L'ancienne organisation de l'état-major est étudiée dans l'intéressant ouvrage de M. Léon Hennet : Regards en arriére (Journal des sciences
LES MARKCHAUX-GENKRAUX-DES-LOGIS 173
Cependant, sous le règne de Charles IX, un mare'chal-deslogis de la Cour, ayant à plusieurs reprises dirigé aux arme'es les services d'état-major, réussit à faire transformer sa commission temporaire en charge permanente de « maréchal-général-des-logis de la Cavalerie » , transmissible à prix d'argent sous l'agrément du Roi. Dans la première moitié du dix-septième siècle, cinq autres officiers méritèrent la même faveur, obtenant la création de trois charges de maréchaux-générauxdes-logis des Camps et Armées » et deux de « maréchaux-deslogis de la Cavalerie )' .
Au moment où le marquis de Bièvre reçut le brevet de capitaine, on comptait toujours six charges d'état-major, mais^ par suite du dédoublement des unes^ par suite de l'extinction des autres à la mort de leur titulaire, il en existait quatre « des Camps et Armées » et deux seulement « de la Cavalerie », au lieu des trois primitivement créées dans chaque catégorie (1). MM. Meynard de Collange, ïhiroux de Gervillier, Le Tourneur et Randon de Lucenay possédaient les premières.
A l'origine, certains maréchaux-gcnéraux-des-logis des Camps et Armées remplirent des rôles militaires importants. Si M. de Langlée, dont3IM. de Gervillier et Le Tourneur possédaient la charge dédoublée, « ne mit jamais les pieds dans pas une armée qu'à la suite de la Cour (2) », M. d'Escures, auquel M. de Lucenay succédait après dix transmissions, était qualifié sous Louis XIII de « grand homme de guerre » par le maréchal de Bassompierre. Plus tard, M. de Chamlay, dont M. de Collange exerçait l'emploi, se rendit indispensable à Turenne; Louis XIV, écrit Saint-Simon, lui accordait la plus haute confiance et lui offrit même la succession du ministre Louvois (3). Depuis, les maréchaux-généraux-des-logis des Camps et Armées occupèrent des situations en sous-ordre; quelquefois
militaires, numcros de mars, mai, août et septembre 1907, février et mars 1908), et ce cliapitrc contient de nombr-eux détails empruntés an travail si documenté du savant historien militaire.
(1) Les dédoublements avaient porté sur deu.\ cliarges des « Camps et Armées », puis une extinction se produisit dans chaque catégorie.
(2) Saint-Si.mon, Addition à Daiujcau, 26 février 1708.
(3) Mémoires de Saint-Simon, édition Sautelet, 1829, t. XIIL p. 38.
même on ne les employait pas. Pendant la guerre de Sept ans, le maréchal d'Estrées eut pour maréchal-général-des-logis de l'Armée le comte de Maillebois; outre treize aides-maréchauxdes-logis et huit surnuméraires nommés pour la circonstance, l'état- major de ce lieutenant général comprenait encore les quatre « pourvus de charge » : depuis, on ne fit plus appel à leurs services.
« Les charges de maréchaux-des-logis des Camps et Armées, et de la Cavalerie, écrivait en 4758 le marquis de Paulmy, secrétaire d'état de la Guerre, ont été créées dans la vue d'avoir des officiers toujours pr(5ts à en remplir les détails importants, par l'étude particulière que leur état les obligerait d'en faire (i). »
Mais ce but n'était pas atteint; pour les rendre aptes à préparer les marches d'une armée, à combiner les mouvements des troupes, à utiliser les ressources du pays parcouru, tant pour la nourriture des hommes que pour le transport des approvisionnements, à prévoir les obstacles que la nature ou l'ennemi opposeraient aux desseins du général en chef, il eût fallu exercer les « pourvus de charges » dès le temps de paix, et l'on n'en faisait rien. Le roi prévoyait seulement que, pendant les campagnes, ces officiers seraient appelés « à donner l'ordre à des colonels », et il leur conférait ce même grade après un certain temps de service. Aussi, la perspective d'un tel avancement excitait l'ambition des gentilhommes «; assez riches pour payer le prix des charges au risque de le faire perdre à leur famille s'ils venaient à mourir, mais pas assez qualifiés pour prétendre à des régiments (2). » Il en résultait cet abus : empressés de retrouver leur argent, certains maréchaux-généraux-des-logis revendaient leurs offices aussitôt après la signature du brevet promis, et ces mutations introduisaient dans les cadres un nombre disproportionné de colonels.
Les décisions royales des il février et 10 juin 1758 tentèrent
(1) Mémoire du 11 février 17o8 (Archives administratives du ministère de la Guerre, dossier des maréchaux-généraux-des-logis).
(2) Ibid.
UN CALEMBOUR TRIVIAL d75
d'arrêter cette production excessive de chefs de re'giment. Louis XV y de'clarait que seul le titulaire de la « première charge des Camps et Armées » recevrait le grade de colonel « au jour de sa provision » ; les autres l'obtiendraient « quand ils auraient mérité par leurs services d'avoir part aux grâces de Sa Majesté » ; mais tous seraient astreints à conserver leurs emplois au moins pendant dix années, sinon le ministre les déclarerait « hors de service », et leur retirerait le titre de colonel. Comme beaucoup d'autres, ces décisions n'eurent pas l'effet attendu, et les « pourvus » qui vendirent avant dix ans d'exercice trouvèrent toujours le moyen de garder leur rang.
Des quatre charges « des Camps et Armées », celle qu'on nommait « la première », autrefois possédée par M. de Chamlay, n'était pas dédoublée; elle assurait à son titulaire, outre un haut grade immédiat, le traitement de 12 600 livres, aussi M. de Collange devait-il la revendre pour la somme énorme de 265 000 livres (1); possesseurs de la seconde et de la troisième, qui provenaient du dédoublement de la charge Langlée, MM. de Gervillier et Le Tourneur recevaient des appointements moitié moindres; M. de Lucenay, pour la quatrième, ne touchait annuellement que 2 400 livres (2).
Le chevalier Claude Thiroux de Gervillier, plus tard marquis de Gervillier, avait commencé par être Mousquetaire du roi, puis capitaine au régiment de Chabot-dragons; le 25 mars 1765, Sa Majesté l'agréa comme maréchal-général-deslogis des Camps et Armées, avec rang de colonel, bien que sa charge ne fût pas « la première ». Vers la fin de 1771, le marquis de Monteynard, ministre de la guerre, l'autorisait à vendre l'office sans perdre son grade et le marquis de Bièvre demanda sa succession.
A la première compagnie compagnie des Mousquetaires, le calembouriste servait sous les ordres du lieutenant général Alphonse de Portâtes, comte de la Chèze, qui succédait
(1) Près de 800 000 francs.
(2) Celte charge provenait du dédoublement de la cliarge d'Escures, à laquelle était attaché un traitement de 4 200 livres; sa sœur jumelle fut supprimé en 1750, à la mort du titulaire.
depuis 17G7 au marquis de Jumilhac. D'après Pidansat de Mairobert, ce capitaine était « odieux à son propre corps » ; pour se venger de son excessive sévérité, les Mousquetaires l'appelaient irrespectueusement du surnom donné par les enfants à un meuble intime... la Chèze-caca (1). Que Bièvre ait, ou non, collaboré à ce trivial calembour, le comte de la Chèzc estimait sa ponctualité militaire, et, au mois de janvier 1772, M. de Monteynard recevait la note suivante :
« Monseigneur (2) ayant permis à M. de Gervillier, marécbalgénéral-des-logis des Camps et Armées, de se défaire de cette charge en restant attaché au service dans son grade de colonel, il (M. de Gervillier) propose d'en pourvoir sur sa démission le marquis de Bièvre, Mousquetaire de la 1" compagnie avec commission de capitaine. M. le comte de la Chèze recommande le marquis de Bièvre qui sert depuis six ans dans les Mousquetaires avec exactitude (3) ».
Au bas de la pièce, le ministre écrivit : « Bon » ; puis il présenta au roi un proposition conforme, sous laquelle Louis XV traça le même mot « bon » . En vertu de cette laconique décision, M. de Gervillier se démit de sa charge entre les mains de Sa Majesté, par acte notarié du 7 février 1772 (4), et le marquis de Bièvre, versant à son vendeur la somme de 160 000 livres (5), fut inscrit sur les contrôles comme maréchal- ' général-des-logis des Camps et Armées du roi, à la date du 18 février 1772; M. de la Chèze ne le raya de la liste des Mousquetaires que le 18 juin.
De M. de Langlée, la charge dédoublée acquise par Bièvre était passée en 1708 au marquis de Mauroy; en 1729 à M. de Verdelin; en 1740 à M. Berthelot, seigneur de Pléneuf et baron de Baye, frère de la fameuse marquise de Prie; en 1747,
(1) L'Espion anglais, t. II, p. 337.
(2) On donnait aux ministres le titre de monseigneur.
(3) Archives administratives du ministère de la Guerre ; dossier du marquis de Bièvre. Toutes les pièces qui vont suivre sont également extraites de ce dossier.
(4) Minutes de M" Mony, notaire à Paris (M" Champetier de Ribes, successeur actuel).
(5) Prix avantageux : en 1778, le marquis de Bacot devait acquérir la cliarge jumelle pour 210 000 livres.