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LA BATAILLE DE TRASIMENE

liiant les pertes de l'arme'e pendant cette manœuvre de ge'ants. En Toscane, sur le champ de bataille de Trasimène, l'amateur d'art fit de nouveau place à l'officier d'état-major; prenant un livre où le chevalier Guazzesi e'tudiait la campagne d'Annibal contre le géne'ral romain Flaminius, Bièvre revécut, sur le terrain même, les phases de la célèbre journée. Mais, avec sa compétence spéciale, il s'aperçut que le récit de Polybe, historien contemporain, démentait les hypothèses de l'érudit moderne.

De Plaisance, le Carthaginois s'était porté sur Arezzo, où campait Flaminius, pour marcher ensuite sur Rome. Le chevalier Guazzesi assurait qu'Annibal, avant de commencer celte manœuvre, fit reposer trois mois son armée : « Il faut ignorer absolument les principes de l'art militaire, écrivait Bièvre, pour croire qu'un général tel qu'Annibal, ayant une fois ouvert la campagne, ait coupé par trois mois de repos ses opérations... Mais on arrive ainsi à de faux résultats par un amour pour un système nouveau, avec lequel on a le plaisir de contredire toute l'antiquité, et ensuite par l'ignorance des procédés militaires, des distances à franchir, des obstacles à vaincre, et enfin des jours de marche d'une grosse armée, qui ne se règlent point sur les voyages ordinaires. Car en vérité, le chevalier Guazzesi semble avoir calculé comme si Annibal avait fait aller son armée en poste jour et nuitf... De Plaisance à Arezzo, on compte un peu plus de 200 milles d'Italie^ qui font près de 70 lieues de France : voilà déjà près de vingt jours de marche, en supposant les combinaisons les plus favorables. »

Ainsi, pour l'ancien état-major français, une armée ne pouvait pas franchir en une journée plus de 14 kilomètres : on ne gagnait pas encore les batailles, comme Bonaparte vingt ans plus tard, avec les jambes des soldats.

Par une inspiration de son génie, Annibal, défilant sous les retranchements d'Arezzo sans être repoussé, attira Flaminius sur la route de Rome. Bièvre expliquait ainsi l'inaction du général romain : « Comment s'attendre à la présence subite d'un ennemi qui se montre tout à coup au travers d'un

marais impraticalilc, où son armée a passé quatre jours dans l'eau, sans sommeil et presque sans nourriture!... Au combat de Fontenoy, le maréchal de Saxe pensa perdre la bataille pour avoir cru impossible que l'aile gauche des ennemis pût franchir le feu de nos batteries. » Contant quelques lignes plus loin l'anéantissement de l'armée de Flaminius sur les bords du lac de Trasimène, le marquis employait une comparaison toute naturelle sous la plume d'un exempt de capitainerie royale : « Cette bataille aura véritablement ressemblé à une battue de lièvres. »

« Pendant cinq jours, terminait-il, j'ai galopé sur le champ de bataille de Trasimène^ Polybe à la main; j'ai pu suivre les ojDérations sur le terrain avec la même précision que si j'avais été témoin de l'action. C'est peut-être la jouissance la plus vive que j'aie éprouvée depuis que je suis en Italie. »

Si l'étude de manœuvres aussi anciennes perfectionnait peu l'instruction d'un maréchal-général-des-logis, leur récit montre que Bièvre s'intéressait à l'art de la guerre et connaissait les détails de ses fonctions d'état-major. Au mois de juillet 1773, il croyait mériter le grade de colonel ; désireux d'obtenir en même temps un « brevet de retenue ^ (1) sur le prix de son office, il fit écrire au prince de Condé par M. de Fumeron, contrôleur de l'ordre de Saint-Louis, la lettre suivante :

« I\Ionseigneur, de Bièvre est entré dans la compagnie des Mousquetaires gris en 1765, a depuis deux ans la charge de maréchal-général-des-logis de l'Armée, ainsi que la commission de capitaine. Votre Altesse Sérénissime veut-elle bien avoir la bonté de s'intéresser pour lui auprès de M. le marquis de3Ionteynard, à ce qu'il ait un brevet de retenue de 120000 livres sur la charge de maréchal-général-des-logis et la commission de colonel? »

Le prince de Condé remit à M. de Monteynard le billet de Fumeron. Mais le ministre répondit au jeune officier (2) que ses demandes étaient prématurées. Peut-être décida-t-il en

(1) Sur les brevets de retenue, voir Georges Mareschal, seiyueur de Bièvre, ouvrage cité, p. 185 et 186.

(2) Bièvre avait alors moins de vingt-six ans.

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