LA CROIX DE SAINT-LOUIS
Le surlendemain^ Bièvre se rendit chez le baron de Besenval, lieutenant général des armées du Roi, et l'un des plus anciens grands- croix de l'ordre de Saint-Louis. Ce haut dignitaire, qui devait commander si maladroitement les troupes royales au moment de la prise de la Bastille, partageait les goûts du calembouriste pour la poésie et les beaux-arts : il accepta de présenter sa demande et fit parvenir au ministre de la Guerre le relevé des services du postulant, que fournissait le nouveau corps d'état-major, le certificat du comte de la Chèze et un mémoire où Bièvre « suppliait Mgr le maréchal de Ségur de vouloir bien lui obtenir la croix de Saint-Louis. Ayant dixhuit ans de service sans interruption, il se flattait d'être susceptible de cette grâce du roi et des bontés de Mgr le maréchal de Ségur. »
M. de Besenval ajoutait au dossier la lettre suivante : « Paris, le 24 juin 1784. Monseigneur, j'ai l'honneur de vous envoyer un mémoire ci-inclus, par lequel M. le marquis de Bièvre demande que vous veuilliez bien lui accorder la croix de Saint- Louis. Je joins ici son extrait baptistaire et les certificats de service, et vous prie, si vous le trouvez susceptible de cette décoration comme il paraît l'être, de vouloir bien me l'adresser avec l'instruction nécessaire à sa réception. J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux attachement. Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. Signé: le baron de Besenval. »
Au dépouillement de ce courrier, un commis nota sur le Mémoire de Bièvre : « Demande à être reçu par le baron de Besenval » , puis, en marge de la lettre du grand-croix, le maréchal de Ségur écrivit : « Bièvre — m'en parler ». L'afi'aire suivait un cours favorable : le 8 juillet 1784, le ministre mit sous les yeux du Roi une proposition relative au postulant et se terminant ainsi : « Il a les dix-huit ans de service exigés, étant mestre-de-camp, en activité de service; il est âgé de trente-sept ans » . Le « bon » de Louis XVI fit le marquis de Bièvre chevalier de Saint-Louis, six jours seulement après la date qui permettait sa nomination.
Depuis la réussite de sa comédie du Séducteur, le calembou-
riste projetait de se consacrer entièrement à la littérature. A la lin de Tanne'e 178i^ il devait céder sa charge d'écuyer de Monsieur ; dès qu'il eut obtenu la croix de Saint-Louis, il manifesta l'intention de quitter l'état-major ; Tancienneté de ses services lui assurait d'ailleurs la conservation de son grade de mestrede-camp. Comme il donnait mission à M. de Vaudoyer, ». agent général de la cavalerie ", de lui trouver un successeur, un capitaine de cavalerie, nommé Charles Le Breton, vicomte de Vannoise, se présenta pour reprendre son emploi.
Né en 4752, page du roi « en sa petite écurie » à l'âge de quinze ans, M. de Vannoise avait obtenu en 1774 le grade do sous-lieutenant au régiment « colonel général des dragons » , puis, en 4778, celui de capitaine en second, et en 4780 celui de capitaine commandant. Moins d'un mois après sa promotion dans l'ordre « royal et militaire », le 5 août 4784, le marquis de Bièvre signait avec lui un acte notarié (4) portant les conditions de leur entente.
Ne possédant pas l'argent nécessaire à l'acquisition pure et simple de la charge, M. de Vannoise payait au marquis, pour ])rix de sa démission, une somme de 50 000 livres, et gardait le droit de lui rendre ladite charge dans un délai de cinq années, sous condition de le prévenir au moins trois mois à l'avance; le cas échéant, Bièvre rembourserait les 50 000 livres et retrouverait la pleine propriété de l'emploi. Muni d'une procuration du marquis, M. de Vannoise se fit nommer, à la date du 25 août, maréchal-général-des-logis des Camps et Armées.
Les officiers de l'état-major nouvellement constitué recevaient, quand on jugeait utile de les employer, des lettres de service détaillant la mission à remplir et valables pour une durée déterminée, trois mois, six mois ou un an. On les chargeait d'ouvrir des routes, d'établir des « camps de rassemblement ï, d'étudier les frontières et même d'accomplir à l'étranger des reconnaissances secrètes : le ministre leur comptait cette dernière mission comme campagne de guerre.
(1) Minutes de M" Deherain, notaire à Paris (M« Armand Aron, successeur actuel).