‹ Le marquis de BièvreChapitre 73 sur 185 · UN VOYAGE DE TROIS ANNÉES EN ITALIE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE DE TROIS ANNÉES EN ITALIE

Passion du marquis de Bièvre pour les beaux-arts; il projette un voyage en Italie. — Ses travaux préparatoires, son départ.

Les notes journalières du voyageur ; acerbes critiques contre Lalande, Falconet et Cochin, — Opinions artistiques de Bièvre, son goût pour les formes idéalisées; le Caravage et Sébastien Mercier; pittoresques jugements. — Les reconstitutions historiques. — Chanteurs et danseurs Italiens.

Le marquis et la société italienne; le comte Firmiani, le cardinal de Bernis, le prince Albani. — Froideur des Florentines. — Lucques : théorie sur la paix universelle. — Les bonnes auberges de l'Italie. — Après trois ans d'études, Bièvre se décide à préparer une histoire de l'art italien.

Dans ses âpres mémoires pour les Comédiens français, le marquis de Bièvre montrait un caractère tout différent de celui que lui prêtent les almanachs de calembours. Un autre manuscrit trouvé dans ses papiers témoigne qu'il cultivait les arts aussi passionnément que les lettres : peu après sa lutte secrète contre Beaumarchais, il entreprenait un voyage en Italie, et l'étude des merveilles florentines ou romaines lui inspirait un si ardent intérêt que son séjour dans la péninsule se prolongeait durant trois années. Les notes écrites chaque soir par Bièvre forment un dossier de trois cents grandes pages où l'on chercherait vainement un jeu de mots. Ses descriptions des tableaux, des statues, des édifices, des mœurs, lui fournissent l'occasion d'exposer de personnels aperçus où il se peint tout entier. On remarque à nouveau, en ses appréciations artistiques, l'intransigeance que manifestait, à propos de questions littéraires, le Mémoire particulier pour M. de Voltaire.

Antérieurement, le marquis avait visité l'Angleterre et ses fameuses collections gréco-romaines : « On ne trouve plus ici de ces beaux vases étrusques, tels que ceux que j'ai vus dans le muséum de Londres », écrivait-il un jour en sortant d'un palais de Toscane. Dès qu'il eut décidé son voyage par delà les Alpes, il s'imposa de longues études préliminaires sur les pays qu'il allait parcourir. Comparant les cartes anciennes et modernes de l'Italie, il y traça les itinéraires décrits par Dutens (1), et repéra les curiosités naturelles signalées par Ferber (2); puis, lisant couramment le latin et l'italien, il se procura les volumineux ouvrages de Vasari, Nardini, Bellori, Baldinucci, Fontana, Titi, Gori, Bottari, Vasi et Bianchini, Guazzesi, Fabroni^ etc.^ etc., sur les monuments, les églises et les musées, sur l'archéologie, sur la géographie antique, sur la vie et les œuvres des grands artistes de l'Italie; notant leurs éloges et leurs critiques, il se réservait de les discuter sur place. Les traductions des écrits allemands du célèbre antiquaire Winckelmann et du peintre Mengs lui permirent de contrôler les opinions italiennes par d'autres plus impartiales.

Enfin, Bièvre étudia les travaux récemment publiés sur le môme sujet par ses compatriotes : en plus des articles rédigés par Tabbé Gougenot et le statuaire Falconet, c'étaient le Voijcige en Italie^ ou recueil de notes sur les ouvrages de peinture et de sculpture qu'on voit dans les principales villes de l'Italie, édité en 1751 par le graveur Charles-Nicolas Cochin, le Voyag d'un Français en Italie dans les années 1705 et 1766, imprimé en 1769 par l'astronome Joseph de Lalande, etc. La lecture des notes laissées par le marquis montre d'ailleurs sa parfaite connaissance des auteurs classiques et des poètes italiens : dans ses descriptions, il se réfère souvent aux textes de Polybe, Lucien, Salluste, Ovide^ Virgile, Pline ou Plutarque, et cite plusieurs fois FArioste ou l'Arétin (3j.

(1) Itinéraire des raiilcs lea j)liis fréqricnlées de l'Europe, 1777.

(2) Lettres écrites de l'Italie, 1773.

(3) A cijaque page de sus notes, Bièvi-c discute les jugements de tous ces auteurs, anciens ou modernes; en 1789, la plupart des ouvrages cités se trouvaient réunis dans une pièce communiquant avec sa chambre à coucher.

DÉPART POUR L'ITALIE l!'3

Au commencement de l'année 1779, Bièvre ferma ses livres; obtenant du comte de Provence et du prince de Montbarrey, ministre de la guerre, les autorisations que nécessitaient ses charges d'écuyer de Monsieur et de maréchal-général-deslogis, il reçut du comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, plusieurs lettres de recommandation pour les personnages des villes qu'il devait traverser; suivant l'usage du temps, ses amis lui en remirent d'autres pour les gentilshommes et les savants qu'ils connaissaient en Italie. Enfin, le 24 mars 1779, se rendant chez son notaire, ftP Mony, le marquis signait un acte constituant pour <" procureur général et spécial » le procureur au Chàtelet Isidore Lambert : « Étant sur le point de faire un voyage au long-cours, lit-on dans ce document, le signataire ne voulait pas que ses affaires pussent souffrir aucun retardement par son absence (1). »

Ce fut sans doute au commencement d'avril que Bièvre quitta Paris. Passant par Lyon, Genève, Chambéry et Lanslebourg, il gravissait le col du montCenis et descendait à Turin, où il séjournait peu, n'y trouvant « que des tableaux flamands » . Milan, les îles Borromées, Plaisance, Parme, Reggio, Modène, Bologne, le retinrent plus longtemps; à la fin de juillet, il arrivait à Florence et s'y arrêtait plusieurs mois, excursionnant à Sienne, Volterra, Livourne, Pise, Lucques et Pistoie. Vers le mois d'avril 1780, Bièvre pénétrait dans Rome, après avoir visité Arezzo, Gortone, Pérouse, Foligno et Spolète; il fit alors dans la Ville Éternelle un premier séjour de six mois. En octobre, il parvenait à Naples, où il s'était rendu par Tivoli, Subiaco, Digenza, Arpino, Terracine et le mont Gassin; après avoir visité les fouilles d'IIerculanum, il revint passer à Rome l'hiver de 1780 et s'en fut de nouveau à Naples quand arriva le printemps. Vers septembre 1781, le marquis rentrait à Rome pour un troisième long séjour, et, en mai 1782, il prenait le chemin du retour. Mais, parvenu à Bologne, il se dirigea vers Venise, et regagna ensuite Milan par Vicence, Vérone et Mantoue. Sa rentrée en France s'eiïectua par Gènes

(1) Minutes de M« Mony, notaire à Paris (M^ Champetier de Ribcs, successeur aclueij,

et la Corniche; en août 1782, Bièvre visitait le Comtat- Venaissin; enfin, au début de l'hiver, il revoyait Paris après une absence de trois ans et quelques mois (1).

Pendant ce long voyage, le calembouriste avait étudié les arts dans leurs manifestations les plus diverses, s'attachant surtout à la peinture. A Florence^ un tableau du Pérugin l'amenait à décrire l'évolution de l'école italienne au quinzième siècle, et il concluait : « Voici ce qu'il est en mon pouvoir de rassembler sur l'histoire d'un art auquel je m'intéresse de moment en moment, et qui m'a procuré plus de plaisirs que je ne l'aurais jamais pu croire avant mon départ. »

Devant chaque œuvre importante, il relisait les jugements de ses compatriotes^ principalement ceux de Lalande, Falconet, Gochin, avec la surprise toujours croissante de les trouver en désaccord avec ses propres impressions : « Il faut se méfier, écrivait-il, de presque tout ce que Lalande annonce en route de curieux et d'extraordinaire; il semble qu'on l'ait mystifié partout. T Et ailleurs : « J'ai découvert la cause des inepties de Lalande, il n'a passé que trois jours à Milan et huit jours à Rome. Et voilà comment la vérité nous parvient : c'est un vase bien fragile et bien difficile à transporter; à chaque pas, un morceau se détache et les éclats ne se retrouvent plus. » Bièvre donnait cependant au travail de l'astronome ce médiocre éloge : i! Il n'y a pas encore un Voijage d'Italie qui ait le sens commun ; le meilleur est celui de Lalande, en ne le considérant que comme un catalogue et en ne s'arrêtant pas à ses jugements. y>

Les appréciations de Falconet, « qui ne connaissait Rome que d'après les gravures et les plâtres », lui inspiraient le même dédain. Enthousiasmé par la Transfiguration, il relisait

(1) Au cours de ses notes, Bièvre n'indique pas les dates de son passage dans les dilTérentes villes qu'il visite, mais, à son retour, le procureur Lambert lui rendit compte de sa gestion par acte passé le 7 janvier 1783 de\ant M« Mony; à la colonne des di'penses figurent, avec leurs dates, les lettres de crédit expédiées au marquis et tirées, pour Florence, sur M. de Suzy ; pour Rome, sur M. d'Annezy ou sur le marquis Bellony, succe.'^seur du fameux banquier Jérôme Bellony; pour Naples, sur M. Lessier: pour Avignon, sur un financier dont le nom n'est pas cité.

Page 1