LE GRAVEUR COCHIN
au Vatican ces lignes dues à la plume du statuaire : « On appelle ce tableau le chef-d'œuvre de Raphaël, on devrait bien nous dire en quoi il a me'rité ce titre. Si c'est pour l'entente, elle est remplie de faiblesses; si c'est pour- la composition, on peut juger à quel point elle est déraisonnable. Si c'est pour la poésie, je défie qu'on puisse montrer un coin du tableau qui en annonce, qu'aussitôt elle ne soit heurtée par un contresens ou une absurdité. » De telles critiques, évidemment exagérées, indignèrent Bièvre : « Ces espèces de blasphèmes écrits en style de collège, notait-il le soir même, sont précédés par une description écrite dans le véritable style des halles... Et voilà avec quel bon ton, quelle force de raisonnement, quelle modestie on juge l'effet d'un tableau de Raphaël d'après une estampe! » A la vérité, Falconet doit à sa Baigneuse et à son Hiver une célébrité que ne lui méritaient pas ses travaux sur les arts.
Les opinions formulées par Cochin dans son Voijage d'un Français en Italie ne valaient pas plus, aux yeux du marquis de Bièvre, que celles de l'astronome ou du statuaire. A Parme, il s'étonnait de voir ce graveur, analysant le Saint Jérôme du Gorrège, s'extasier sur la force du coloris et ne pas dire un mot sur le caractère des deux principales figures : « C'est un versificateur qui juge un poète. » A Florence, Bièvre attaquait le critique de façon plus acerbe; admirant une figure étrusque en bronze : « M. Cochin, remarque-t-il, dit qu'elle est fort mauvaise; c'est un blasphème d'artiste, c'est un crime de lèse-antiquité. Cet homme a je ne sais quel sentiment jaloux qui l'empêche toujours de rendre hommage aux chefs-d'œuvre antiques... Si réellement tant de beautés franches et pures sont assez éloignées des artistes de nos jours pour qu'ils n'en aperçoivent point la perfection, que vont devenir les arts en France? » Et plus loin : « Il est inconcevable combien la grande manière et le goût de l'antique répugnent au sentiment de M. Cochin, il semble qu'il n'ait même pas des yeux pour les ouvrages qui portent ce caractère. Le mécanisme de l'art est le seul objet qu'il détaille et qu'il semble apercevoir. »
A Milan, Bièvre constatait que ses deux principaux guides décrivaient inexactement la Cè^ie de Léonard de Vinci et il s'écriait : « C'est ici que Lalande et Cochin mériteraient les étrivières. Ils veulent juger un tableau et ne s'en souviennent pas même assez pour ne pas confondre sa composition! « Enfin, citant un jour plusieurs peintres illustres de l'Italie^ le marquis ajoutait : « Le Guide ne vient qu'après ces grands noms ; son œuvre n'est à mes yeux que la contre-épreuve pâle du sublime et du beau. Le pauvre graveur Cochin le place au premier rang, parce que la médiocrité ne se plaît que dans son miroir. »
Ainsi, le marquis relevait chaque jour, dans les livres français, des assertions qui lui semblaient erronées : l'idée lui vint de donner une forme littéraire aux notes qu'il rédigeait à la hâte; peut-être utiliserait-il ces Fragments d'un voyage en Italie (1) pour démontrer au public parisien l'inexactitude des ouvrages mis entre les mains des « amateurs ». A Florence, en août 4780, ce n'était encore qu'un projet incertain; telle recette servirait à ses lecteurs, disait-il, « s'il lui prenait jamais envie de leur abandonner les relations de son voyage »; mais à Rome, quelques mois plus tard, il se décidait à travailler pour la postérité. Après avoir défendu les peintures de Raphaël contre Vasari et Falconet : « C'est une de mes espérances en écrivant ceci, terminait-il, que cet hommage d'un amateur aux talents immortels qui ont illustré les arts servira de relais pour transmettre aux siècles futurs les témoignages de notre admiration pour eux. »
Dès son arrivée dans le pays des chefs-d'œuvre, le voyageur avait compris les règles qui président aux formes idéales; à Milan, l'église anciennement desservie par les jésuites lui inspirait ces lignes : « La justesse des proportions repose agréablement la vue et avertit les plus ignorants des beautés d'un ouvrage. Dans tous les arts, la nature a marqué des limites et fixé des principes dont nous ne sommes pas tous en état de nous rendre compte^ mais ses lois existent en nous secrè-
(1) C'est le titre qu'on lit sur la première page de son manuscrit (Dossiers de l'auteur).