UNE COLÈRE D'AMANT JALOUX
tement; lorsqu'un artiste les a fidèlement suivies, l'accord parfait se fait sentir et nous rendons justice à l'ouvrage. » Aussi, en pre'sence d'un tableau ou d'une statue « offrant une prc'cision admirable dans l'accord des proportions », Bièvre « se sentait péne'tre' pour l'artiste cre'ateur d'un respect dont le caractère semblait appartenir à celui qu'on doit à la divinité », et il goûtait plus ces manifestations du beau qu'un chefd'œuvre littéraire. « Pour embellir la nature, observait-il, un poète dramatique a vingt-quatre heures; un artiste n'a qu'un instant fugitif, un éclair rapide ; de là le mérite si rare d'un tableau, parce qu'il faut que le peintre tienne lui-même son âme en attitude sans la laisser refroidir tout le temps qu'il tient à la main son pinceau. L'hémistiche « Et vous le haïssez (1) I » n'a coûté qu'un instant à Racine, il coûterait six mois à un peintre digne de lui. »
Comme les pures lignes des statues antiques le ravissaient, la restauration maladroite de la Vénus de Médicis, à laquelle on avait rajouté des bras médiocres, lui inspirait une colère d'amant jaloux : « La première intention de Vénus est de cacher ses charmes à des témoins qui peuvent la surprendre. Ces deux mains au-devant de la gorge et de la partie inférieure, mais à une distance qui les laisse apercevoir de profil, était ridée la plus décente et la plus voluptueuse qu'un sculpteur pût concevoir pour dessiner la figure de Vénus. Avec quels transports on aurait été chercher tant d'appas secrets sous les plus belles mains du monde^ qui auraient donné la mesure des beautés qu'on n'aperçoit pas d'abord! Ici, ces mains font de la peine, on est indigné de les rencontrer, et c'est une impatience d'humeur qui naît de leur imperfection, ce n'est plus une impatience voluptueuse. »
La tête de la déesse lui semblait parfaite, et, notant ses moindres détails, il ajoutait : « Le nez part du front et n'en est point séparé par le creux qui semble en faire une pièce rapportée : beauté rare dans la nature, mais dont elle offre des exemples; je puis en citer un dans ma famille actuelle-
(1) Andromaque, acte II, scène 2 (réplique d'Oreste à Hermione).
ment, et j'admirais cet agrément dans la jolie tête qui en est ornée, même avant de savoir que les Grecs l'avaient adopté dans leur plus beau choix de nature (1). »
Goûtant les formes idéalisées, Bièvre ne pouvait apprécier l'œuvre de Michel-Ange de Caravage, en qui Técole réaliste moderne vénère un précurseur; il le comparait à l'un de ses antagonistes littéraires, Sébastien Mercier, car, dans ses pièces de théâtre, Vlndigent, le Déserteur, la Brouette du vinai- (jrier, etc., le futur auteur des Tableaux de Paris empruntait ses personnages aux plus basses classes de la société :
« Voici un peintre que l'on pourrait nommer le Mercier de la peinture, si celui-ci avait un style égal au coloris de l'artiste. II fronde avec audace tous les principes des grands hommes auxquels il ne peut atteindre, et réduit son impuissance en système. . . Quel plaisir font ces tableaux qui ne parlent à l'imagination que pour la rebuter, où l'œil rencontre rarement la beauté, jamais la grâce? Leurs admirateurs ont sans cesse dans la bouche le mot nature, que prétendent-ils faire entendre par ce mot? Le sale vêtement de la populace n'est pas plus naturel que les habits de Cour, l'action d'un cordonnier qui donne des ordres aux garçons de sa boutique n'a rien de plus naturel que celles d'un général d'armée qui communique ses volontés à ses aides-de-camp. Le paysagiste qui croirait être ])lus naturel en peignant un marais bourbeux qu'en peignant les cascades de Tivoli, ferait connaître par ce fait la grossièreté du ridicule que j'attaque ici. Nous ne sommes attirés que par la beauté, la grâce et la force de caractère. Grand Dieu! Les chaudrons, les cochons et les dindons du Bassan sont-ils plus naturels que des aigles, des lions et le vase de Médicis? »
Bièvre ne ratifiait j^as sans discussion les éloges donnés aux réputations consacrées. Si la Transfiguration de Raphaël « devait laisser en sa mémoire des souvenirs éternels » ; si la Chute des (/éants de Jules Romain lui inspirait un respect sacré
(\) Parmi les sœurs ou cousines germaines du marquis de Bièvre, laquelle avait le nez f^^rec? Lo portrait de Mlle de Razilly, sa demi-sœur, est conservé (il appartient à M. le marquis de Razilly), mais on n'y admire pas l'ornement si apprécié par le calembouriste.