PITTORESQUES JUGEMENTS
pour Tarliste « qui avait enfanté un tel miracle » ; si les œuvres du Gorrège le séduisaient au point qu'il nommait ce peintre « mon cher Gorrège » ; si le spirituel pinceau de « ce diable de Tiarini i> lui causait de personnelles jouissances, il formulait en ses notes journalières de fréquentes et pittoresques critiques. Dans cette Décollation de saint Jean, par le Guerchin, le bourreau tenant la tête du Précurseur « semblait un cuisinier qui tire un poulet de la broche » ; sur cette autre toile, Jésus-Ghrist apparaissait à Madeleine « en balançant le corps avec minauderie, il avait l'air de faire un pas de menuet en avant »; la gorge abominable de cette Léda en faisait « une horreur antique »; telle Vierge au calvaire gardait <^ la tranquillité imbécile d'une marchande de pommes " ; sur les tableaux des Bassans, le coloris des chairs rappelait ^ la teinture de nos polichinelles et de nos poupées '■> ; enfin, l'école vénitienne traitait le nu « comme si les corps étaient dans des pantalons et des gilets de peau bien tirés » .
Ghaque œuvre du Tintoret, surtout, lui causait une déception nouvelle, et, à Venise, curieusement irrité d'une renommée qu'il jugeait surfaite, il émettait cet excessif jugement : « Qu'il suffise une fois pour toutes de déclarer que ce Tintoret est un fou, sans goût, sans talent, sans esprit et sans coloris! Sa réputation est encore plus ridicule que lui : ce sont de ces idoles que la médiocrité élève avec complaisance parce qu'ils ne l'effraient point. Ses tableaux sont faits comme avec un balai de jonc trempé tour à tour dans toutes sortes de couleurs^ et ce mélange se trouve dans chaque coup de pinceau, de sorte que rien n'est net, rien n'est distinct. Avec cela, ni expression, ni beauté, et voilà celui qu'on appelle le grand Tintoret! G'est un délire, c'est une sottise. Qui n'est pas sorti de Venise peut l'admirer tout à son aise, et qui le voit après Rome doit en parler comme moi. »
Dans certaines toiles de cet artiste, il est vrai, les couleurs s'obscurcissaient. Et Bièvre constatait qu'en Italie les peintures ornant les églises devaient perdre leur fraîcheur en peu de temps. A Bologne, visitant S. Bartolomeo di porta, il écrivait avec indignation : i On y voit une Annonciation de l'Ai-
bane, ce morceau est presque entièrement ruine. Tous ces tableaux d'église sont sacrifiés avec une négligence qui tient de la barbarie. Comment des prêtres et des capucins possèdent-ils de pareils trésors? La plupart ne sont point couverts de rideaux, et restent exposés à la vapeur des cierges qui n'en sont éloignés que de trois ou quatre pouces. Dans fort peu d'années, Bologne fl ) ne sera plus recommandable que par les saucissons et le ratafia d'anis. » Au cours de son voyage, le marquis eut souvent l'occasion de renouveler les mêmes craintes. Aussi, quand une peinture « ruinée » lui plaisait, il la faisait dessiner par un artiste local, afin d'en conserver au moins le souvenir.
Bièvre achetait d'ailleurs les estampes des tableaux les plus renommés, composant la belle collection qu'on trouva dans son hôtel de la rue Royale-sous-Montmartre, après sa mort. Parfois, on l'entend déplorer la mauvaise facture de ses acquisitions : « Ces gravures d'Aquila sont véritablement détestables, remarque-t-il un jour, Annibal Carrache est ici estropié de la manière la plus dégoûtante. Tout est corrompu, altéré, chargé; le graveur a rendu l'original entièrement méconnaissable, c'est comme si l'on entendait Gélin chanter un air de Jomelli (2). Mais il n'y a pas de meilleur graveur à Rome de ce sujet. » A Modène, devant le dessin de Raphaël représentant la Calomnie, fameux tableau d'Apelle, il écrivait tristement : ^ La seule gravure qu'on en ait se trouve dans une collection fort chère dont je possédais un exemplaire qui me venait de succession. Je ne l'ai plus, parce qu'il s'est trouvé un moment de ma vie où j'ai eu besoin de 25 louis^ et que je n'aime pias à emprunter. Aujourd'hui que l'activité de mon àme s'exerce sur la beauté des arts, je regrette bien le temps de ma barbarie, où j'ai vendu une collection que peutêtre j'aurai de la peine à retrouver. »
En plus des œuvres artistiques, Bièvre recherchait les documents d'histoire; aux Portiques de Florence, son étude des
(1) Bièvre écrit toujours « Boulogne ».
(2) Le compositeur italien Jomelli, mort depuis peu, était l'auteur d'opéras fort admirés.