LES SOUTERRAINS DE VOLTERRA
grandes figures romaines lui causait une désillusion : « J'ai été bien fâché de trouver à ce doux Titus, « l'amour de l'univers » , une physionomie aussi plate, aussi bête, aussi commune ; ce qui me fâche bien plus, c'est de voir Antonin et ce bon Trajan, « des princes le modèle », déshonorés par la même expression. Serait-il possible que les qualités du cœur fussent une exclusion aux qualités brillantes? Et que tout honnête homme dût être désigné, comme Beaumarchais désigne Arnaud de Baculard, par le titre burlesque de pauvre homme de bien? » Le médiocre poète ridiculisé par Beaumarchais avait mis en vers les Lamentations de Jérémie, inspirant à Voltaire le quatrain
suivant :
Savez pourquoi Jérémie A tant pleuré pendant sa vie?
C'est qu'en prophète il prévoyait Que Baculard le traduirait.
Déçu à Florence par les bustes des empereurs romains, le marquis trouva fort intéressante sa visite des petites villes de Toscane. Les souterrains de Volterra, par exemple, lui révélèrent toute la civilisation étrusque; sur les bas-reliefs des urnes sépulcrales, il retrouvait les costumes, les usages de la vie, la religion du peuple antique. Dans ces caveaux, qu'il parcourait « presque à plat ventre » , un détail d'ameublement évoqua tout à coup à ses yeux Versailles et Trianon : « Les lits, soit pour manger, soit pour dormir, ressemblent beaucoup à la dernière mode de nos lits en France ; les tabourets sont absolument les mêmes que ceux dont on se sert au jeu de la Reine. »
Cherchant à exphquer l'intense plaisir qu'il prenait à ces reconstitutions historiques, « l'imagination des hommes, remarquait Bièvre, ne pouvant s'élancer au delà du présent, se plaît à se reporter en arrière et à s'enfoncer dans la nuit des temps. Il semble que ces excursions étendent la sphère de notre vie, que nous datons de plus loin, que tant de siècles se sont écoulés sous nos yeux... Une force inconnue nous entraîne, un charme purement machinal nous fait rencontrer une jouissance à l'aspect d'un débris antique, qui ne
dit rien à l'esprit ni à l'âme, et dont nous n'avons aucune découverte à espérer. Cet attrait qui existe en nous semble être de lu même nature que le désir physique qui entretient et assure la population sui- la terre. C'est ainsi que je jouissais réellement en considérant les petits vases trouvés dans les urnes, en faisant le tour des nmrs anliques, en me traînant, à genoux et dans riiumidité, dans les vastes souterrains que j'ai décrits plus haut. »
La rencontre d'un débris étrusque valant pour Bièvre les caresses d'une jolie fille! Ce curieux enthousiasme du voyageur révèle mieux la sensibilité de son tempérament artistique que cent autres citations des Fragments.
Le marquis passait quelquefois « plus de neuf heures par jour » dans les galeries et les églises, son carnet à la main. Au bas d'un compte rendu, il ajoutait : « Les notes qui sont ici qnt été faites devant les œuvres mêmes; si on y trouve des erreurs, ce seront des fautes de goût et non de négligence. » Le soir, il se délassait de ses longues séances d'étude en se rendant au théâtre. Aimant la musique, il prenait un vif plaisir aux opéras italiens. Pendant son séjour à Florence, il entendit l'un des plus célèbres chanteurs de l'époque, le sopraniste Marchesi : « C'est un jeune musicien de vingt-deux à vingt-quatre ans que l'on met déjà au-dessus de ce qu'on a connu de plus parfait, disait Bièvre; pour moi, je n'ai rien entendu qui puisse lui être comparé par la richesse de l'exécution, la justesse et la beauté de la voix, et en générai une grande manière de chant que je n'ai trouvée à personne; il est peu de maîtres qui puissent exécuter avec la même précision sur un instrument ce qu'il exécute avec sa voix. »
On disait Marchesi médiocre « dans le canlahile », mais il ne mit pas son auditeur à même d'en juger. Le sopraniste avait suivi les leçons du musicien Aprile : « S'il est vrai que Marchesi ne peut pas chanter franchement le cantabile, observait le marquis, c'est peut-être Aprile qui en est la cause, car il lui a communiqué sa manière, qui lui convient aussi peu que celle que Mole communiquait à Mlle Raucourt. » Bièvre pouvait comparer les deux artistes : en effet, le professeur