LE COMTE FIRMIANI
vint à Florence avant l'élève : c Le fameux Aprile;, que j'ai entendu cet été', et que Marchesi lui-même regarde comme le maître de tous, trouve le moyen, avec la voix la j^Ius ingrate, de se faire entendre avec un grand plaisir par l'adresse et la recherche savante de son chant. ■> Comme l'acteur iMolé, Aprile suppléait à linsuffisance de son organe par la perfection du talent, et, quoi qu'en dise Bièvre, c'est en prenant exemple sur son fameux camarade que 3111e Raucourt put corriger sa diction parfois trop dure, et devenir une des meilleures tragédiennes du Théâtre-Français.
Si l'exécution musicale des opéras satisfaisait le marquis de Bièvre, il trouvait la partie dramatique <■' dans la plus grossière enfance » ; quant aux danseurs de hallets, <; ils n'avaient pas d'autre principe que ceux de la danse de corde, et ne valaient guère mieux que nos derniers figurants " .
Dans les grandes cités où il séjournait, le vo^^ageur était reçu avec distinction, grâce aux lettres qui l'annonçaient, par la haute société italienne. A Milan, où Louis XVI n'envoyait pas de ministre, le comte Firmiani, gouverneur de la province pour l'Empereur, lui « fit les honneurs de la ville » ; depuis vingt ans, ce grand seigneur autrichien protégeait en Lombardie les sciences et les arts. A Parme, Bièvre accepta « mille honnêtetés ■> du Père Paciaudi, auquel le duc régnant devait la création de son importante bibliothèque; cet érudit l'adressa au professeur Biancani, de l'Institut de Bologne. Mais, dans la célèbre école, il éprouva la déception d'apprendre que Biancani était absent :
« Je n'ai pu satisfaire les plus intéressants motifs de ma curiosité, déplorait-il, ce professeur avait emporté avec lui les clefs des armoires de la salle des Antiques. De la bibliothèque, je n'ai vu que les galeries et un bibliothécaire fort impertinent dont il faut donner le nom aux voyageurs : il s'appelle Montefani. Ce monsieur, après des réponses fort malhonnêtes, ne m'a pas accordé la grâce de voir im volume. Je ne savais pas assez sa langue pour lui dire avec finesse ce que je lui aurais dit dans la mienne en pareille circonstance. Seulement, comme il faisait le savant, à peu près comme nos
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docteurs des farces italiennes, je lui ai dit en m'en allant : Non ho piu il desklerio de vedere i libri, perche veramente ho trovato kl biblioiheca intiera nella sua testa (1). Cette phrase, malgré la gaucherie des expressions, pouvait passer pour un persiflage, il l'a prise pour un éloge, m'a fort remercié, et je l'ai quitté avec l'intention de revenir le plus poliment possible, muni d'un ordre pour lui faire renverser toute sa bibliothèque, mais je suis parti trop tôt pour me donner ce plaisir. »
Si Bièvre appréciait la courtoisie des personnages auxquels on l'avait recommandé, il constatait chaque jour, avec étonnement, que les Italiens ne témoignaient aucune sympathie aux voyageurs français. Plus tard, dans une comédie de salon, où l'intrigue se développait à Venise (2), il faisait dire à l'un des acteurs : « Je ne sais pourquoi en général les Français ne sont pas aimés en Italie; puisque vous m'avez devancé de deux mois, ma sœur, mettez-moi donc un peu au fait de Venise, et dites-moi si l'on nous traite un peu mieux ici que dans les autres villes d'Italie. »
Désolé qu'on lui eût montré l'Institut de Bologne « comme on l'aurait fait voir à un chaudronnier », le marquis trouva du moins dans la ville un agréable dédommagement : « Une lettre de recommandation, écrit-il, m'a procuré la société de la comtesse Rossi, chez qui j'allais me reposer tous les soirs des fatigues de ma journée, et qui, dès le premier jour, m'a comblé d'amitiés ainsi que son mari; ce ton de politesse facile et sans étiquette est fait pour être remarqué. ^ L'aimable Itahenne fut sans doute la mère de ce comte Pelegrino Rossi qui prit à Naples le parti de Murât, devint ambassadeur de France à Rome, et finit, en 4848, sous le poignard d'un ennemi politique.
Les souterrains étrusques de ^ Volterre » appartenaient au chevalier Inghirami, et c'est avec ce distingué cicérone que Bièvre les visita. Puis, quand il fut à Rome, il se présenta au cardinal de Bernis, ministre de France, qui l'accueillit avec sa
(1) .Je n'ai plus le désir de voir les livres, car vraiment j'ai trouvé la Ijibliotlièque entière dans votre tête.
(2) Dossiers de l'auteur.