ET VOS CALKMBOURS? • SOS
grâce coutumière. a Écrivez-moi toujours à Rome, mandait le marquis à une amie de France, Albano en est tout près : j'y suis à la campagne avec M. le cardinal de Bernis. » L'ex-poète de la Pompadour présenta le gentilhomme français dans les salons romains et lui facilita la visite de la capitale antique; c'est par lui sans doute que Bièvre connut le prince Albani, surnommé l'Adrien de son siècle; amant passionné des beauxarts, ce grand seigneur avait fait de sa villa un magnifique musée; ses conseils furent utiles au marquis. Enfin, dans les galeries du Vatican, le visiteur reçut les avis éclairés de l'habile graveur Jean ^'olpato, alors chargé de reproduire la fresque de Raphaël connue sous le nom d'' École (V Athènes.
A Mantoue, Bièvre visita le palais de Té avec le peintre Joseph Bottani, auquel l'archiduc régnant confiait la réparation des peintures de Jules Romain, et, pendant le cours de son voyage, il rencontra plusieurs fois un de ses compatriotes s qui parcourait la même carrière que lui avec beaucoup de connaissances acquises et un zèle infatigable ». C'était l'ancien fermier-général Seroux d'Agincourt, dont la belle Histoire de l'art par les monuments devait paraître en 1809; Bièvre, qui le connaissait « depuis l'enfance <>, écrivait dans ses notes :
« Grâce à des travaux dont je suis témoin et à l'exactitude qu'il met à ses recherches, c'est de lui que le public doit attendre l'histoire la plus complète et la plus sûre des arts dont les monuments embellissent encore l'Italie. Il serait à désirer qu'il ait commencé plus tôt sa course, et c'est un de ses regrets de n'avoir pu l'entreprendre avant l'âge d'environ cinquante ans; mais, si sa santé lui permet de l'achever, le public n'y perdra rien, parce que lui-même n'a rien perdu de ses forces, et que son esprit est encore dans la première vigueur. Celui à qui je rends cette justice, du fond du cœur, ne me croit peut-être pas en état de la lui rendre... »
Pour M. d'Agincourt, l'auteur de Vercingétorix et de la Comtesse Tation ne pouvait guère s'intéresser aux merveilles italiennes : <i Vous ici, Bièvre! avait-il dû s'exclamer lors de leur première rencontre, est-ce que vous préparez une description de Rome en calembours? »
Les nombreux États de la Péninsule, re'gis par les gouvernements les plus divers, présentèrent au marquis des aspects fort curieux, mais c'est à Florence qu'il observa les plus singulières mœurs. A cette époque, un archiduc d'Autriche, frère de l'Empereur, régnait en Toscane et maintenait le pays sous des règles sévères : « Dans tous les endroits publics, les jeux de hasard sont défendus et les portes sont fermées à minuit: la noblesse n'est pas exceptée de cette règle qui se pratique même au casino. A la chute du jour, on ferme toutes les portes de la ville... Tant de moyens multipliés pour enchaîner les paroles et les actions semblent avoir amené la noblesse et le peuple à l'un des termes que se propose tout bon gouvernement, l'impossibilité de nuire; mais ce n'est aussi qu'en leur faisant perdre la liberté d'agir, ce qui n'est pas un procédé bien profond en politique. Cette nation dont les individus sont obligés sans cesse de captiver leur langue, de rentrer dans leurs murs à la chute du jour, à qui l'on vient dire à minuit qu'il faut se retirer, se trouve resserrée dans un cercle si étroit qu'elle n'y peut plus rien produire. »
Comme la Toscane n'avait ni armée ni administration, « la partie la plus intéressante de la nation (1 ) », condamnée à l'inutilité, vivait dans la paresse. Bièvreput constater que ce « sommeil général » gagnait les jolies Florentines : « Les femmes même sont froides et endormies; la plupart conviennent de bonne foi de cette absence de désirs. Si elles sont plus promptement faciles que les nôtres, c'est que l'éducation ne leur a pas appris les proportions justes de l'honnêteté extérieure, et que, ne partageant point le plaisir qu'elles procurent, en donnant tout elles pensent ne rien accorder. Véritablement, elles ne mettent pas plus d'importance à leurs faveurs, et c'est par cette raison qu'elles en sont prodigues, sans être pour cela plus vicieuses. Elles ne pensent pas même qu'on leur en doive de la reconnaissance. L'amant de la veille est à peine reconnu le lendemain, et, chaque jour, il peut croire qu'il fait une connaissance nouvelle. Au reste, cette manière ne donne
(1) La noblesse.