LE ROI DE COCAGNE
Or la suite concorde parfaitement avec cette dédicace. Dans le pays de Cocagne, explique l'auteur, vivaient un prince et une princesse, nourrissant l'un pour l'autre le plus tendre amour; malheureusement l'i affreuse mort » enleva la jeune reine à son e'poux :
Plaignons le prince, affligé de son sort, A qui l'État, au fort de ses alarmes, A haute voix demande un héritier.
Qui, les yeux gros et tout mouillés de larmes, Est obligé de se remarier.
Se remarier I Bièvre plaint et blâme à la fois l'infortuné que la t raison d'État » obligeait à un tel malheur;
... Quelle folie!
De vouloir tristement s'enchaîner pour la vie!
s'écriait plus tard le poète du Séducteur. Aussi fait-il suivre de cette apostrophe la cruelle résolution du roi de Cocagne :
Sexe charmant à qui je sacrifie Et le repos et le soin de ma vie.
Pardonnez-lui cet effort généreux.
Tenu d'assurer la continuation de sa race, le prince voulut concilier l'accomplissement de ce devoir avec le deuil de ses amours, et voici comment il s'y prit. Toutes les jeunes femmes du royaume furent, par ses soins, réunies dans un pré fleuri :
Il ne restait, pour cacher leurs appas, Que la pudeur, voile de l'innocence.
Mais en prescrivant à ces nymphes l'abandon de leurs vêtements, le roi ne s'inspirait d'aucune pensée mauvaise :
Lorsqu'il eut vu que chacune était prête, Modestement il se banda les yeux.
Ici, le Mousquetaire fait appel à toutes les délicatesses de sa plume : son héros, lui aussi, avait quitté la pourpre du trône.
Il paraissait aussi beau que l'Amour, Nu comme lui, frais, jeune, fait au tour. Il n'avait pas son carquois et ses ailes. Et ce flambeau qui ne lui sert jamais,
Mais il avait le plus sûr de ses traits, Ce Irait charmant, peu redouté des belles, Et dont les coups sont si peu dangereux, Si peu cruels, que l'adroite nature A, de ses mains, préparé la blessure...
Tous les cœurs sont émus; le roi s'avance « à tâtons i> dar s la prairie; bientôt le hasard met entre ses bras la future mè e du dauphin.
Elle soupire et tombe sur les fleurs...
Jl s'agissait de trouver la morale du conte^ le Mousquetaire de vingt ans ne fut pas embarrassé :
Et vous surtout, dont les cœurs amoureux Forment encor des désirs et des vœux, Crojez un peu ma jeune expérience; On est souvent ti'ompé sur l'apparence : Fiez-vous plus au hasard qu'à vos yeux.
Le tour gracieux de ces vers et leur facilité montrent que 31. de Bièvre pouvait dès lors réussir en des genres plus sérieux, mais une originalité naturelle, parmi cent façons de prouver son esprit, lui fit choisir le jeu de mots, et tout Paris s'amusa bientôt de ses réponses à double sens. « Oh! monsieur! lui disait un quidam émerveillé de son jeu à la paume, je voudrais bien avoir votre adresse! » — «Très facile, ripostait Bièvre, c'est rue du Bac, à l'Hôtel des Mousque';aires ! » Une autre fois, pris d'un léger étourdissement;, il s'abattait sur l'étalage d'un marchand de porcelaine et sa mine déconfite, au milieu des assiettes brisées, provoquait la bruyante hilarité d'une jeune ouvrière qui passait : « Quoi! mademoiselle, s'écria le Mousquetaire en se relevant, je tombe en défaillance (en des faïences) et vous riez aux éclats (aux éclats de faïence) / (1) »
En même temps, il remettait à la mode un autre genre de
(1) Biévriann, ou jeux de mots de M. de Bièvre, 3' édilion, corrigée et augmentée. Paris, cliez Maradan, 1814, p. 118. (C'est de cette édition que sont extraites toutes les citations du Biévriana contenues dans le présent ouvrage.)