‹ Le marquis de BièvreChapitre 84 sur 185 · LES MYSTIFICATIONS DES MOUSQUETAIRES · texte numérisé non relu

LES MYSTIFICATIONS DES MOUSQUETAIRES

se redressait d'un air superbe, et, tout bouffis d'approclier un mare'clial de France, les naïfs mystifiés se confondaient en salutations. Mais les Parisiens connaissaient le « père des calembours « , et quelles railleries assaillaient les provinciaux contant leur glorieux entretien !

Les Mousquetaires se jouaient les uns aux autres de continuelles farces : en riposte à celles de Bièvre, on affectait de chercher un double sens à toutes ses paroles. Surpris par l'orage, il aperçoit un ami passant en carrosse et le hèle tout joyeux : « Quelle heureuse chance I je monte avec vous. » Mais l'autre, le doigt au front : « Je ne devine pas, très cher, je vais me creuser la tête... A bientôt!... Cocher, touche à l'hôtel I »

Fêté à Paris comme à Versailles, le marquis de Bièvre animait par son esprit et sa gaieté les salons les plus moroses. Chacun lui demandait un calembour, et cet empressement, d'après la tradition, amenait de plaisantes aventures. Un hobereau champenois se fit un soir présenter au joueur de mots : « Monsieur, lui dit Bièvre, je suis fort honoré de faire votre connaissance. » — Et le campagnard le quitta en secouant la tète : « Honoré... de faire... votre connaissance... je ne comprends pas » .

Une autre fois, le marquis assistait à un repas de cérémonie. « Sa réputation, écrit l'auteur des Calembours de l'abbé Geoffroy (1), était faite parmi les convives, et, pendant une grande partie du diner, il ne la démentit pas. C'était un feu roulant de calembours. A la fin, il s'avisa de demander à une dame de la compagnie un peu d'épinards. Cette dame se fit répéter plusieurs fois la question et finit par lui dire : « Ma foi, « monsieur, je n'entends pas celui-là. »

La duchesse d'Abrantès conte une scène analogue où figure Mme de Vergennes, nièce du ministre de Louis XVI : « M. de Bièvre, fait-elle dire à « Mme de la Tour », dùiait ainsi que

mêmes sources que Deville pour composer l'Histoire des salons de Paris, .attribue les propos du nouvelliste à M. Millin de Grandmaison, beaufrère de l'explorateur Somierat. Au reste, le nom du marquis offrait un calembour facile, et d'innombrables joueurs de mots pouvaient le revendiquer.

(1) Paris, 1803, p. 153.

nous chez Mme la comtesse J'otocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue à Paris. Il y avait au nombre dt'< invites une femme très spirituelle, Mme de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour lui. Elle écoutait avec une attention perfide tout ce qu'il disait, puis riait à se pâmer. Mais enfin arriva le dîner, il fallait bien se résigner alors à parler la langue des humains... Ce fut le moment du triomphe de Mme de Vergennes. Elle parut chercher le sens du premier mot de M. de Bièvre,... demeurant silencieuse et paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, puis elle avoua qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement pour des épinards (1), c'était pour tout. « Je n'entends pas ce que vous « voulez dire, disait Mme de Vergennes, ^ j'ai été me pro- « mener, j'ai été... me... pro...me...ner... » et, à chaque syllabe, elle semblait chercher.

— « Mais, madame, s'écriait M. de Bièvre, j'ai été me pro- '( mener, et voilà tout ! »

— « Voilà tout, répétait Mme de Vergennes : eh bien, par '( exemple, voilà la première fois que je vous vois de cette force- « là! Vous êtes ce soir un sphinx véritable. » Le jeu dura de cette manière tout le temps du diner. Jamais on ne vit un homme plus attrapé que M. de Bièvre (2). »

L'obstinée taquine, loin de mépriser les calembours, en disait elle-même de tort spirituels qu'enregistrait Mouffle d'Angerville. Ainsi, au mois de juillet 4784, on lui conta que le duc de Chartres allait monter en ballon : « Apparemment, flt-elle, le prince veut se mettre au-dessus de ses affaires (o). » Mme de Vergennes enviait-elle la réputation du marquis, et vit-il, dans sa longue plaisanterie, la petite vengeance d'une rivale (4/?

Les pointes de Bièvre inspiraient parfois à ses voisins de

(1) Cette plirase montre que l'iiistoire citée dans les Calembours de l'abbé (Geoffroy était légendaire.

(2) Histoire des salons de Paris, loc. cit. (.')) Mémoires secrets, t. XXVI, p. 78.

(4) La comtesse de Vergennes, dont le mari était maître des requêtes et intendant, eut deux filles, Mme de Kémusat, l'auteur des Souvenirs sur i\a[)oléon I", et Mme de Nansouty, femme du général de l'Empire.

LA FORTUNE DU POT DE CHAMBRE 21a

plus ingénieuses ripostes. « L'histoire de France n'a qu'un Pépin, observait- il gravement en coupant une poire, on ne peut donc pas la comparer à ce fruit. » — « On ne saurait pas non plus comparer M. de Bièvre à cette épingle, répliqua son vis-à-vis en souriant, car cette épingle a une tète et une pointe, tandis que M. de Bièvre a beaucoup de pointes et fort peu de tête. » Selon Grasset de Saint-Sauveur : « Ah! il est bon! s'écria le grand faiseur de calembours (4). »

Dans ses Tableaux de Paris, Mercier rapporte une plaisante anecdote sur le marquis : « Le grand maître des calembourdistes, écrit-il, vient d'être détrôné, il a trouvé son maître. IlumiUé, vaincu^ tous ses lauriers sont flétris. Et qui a battu en ruines cette illustre réputation? Qui fait donc que M. le M. de 13... n'oflre plus aujourd'hui qu"une tète découronnée? C'est un M. de Chambre.

« 11 rencontre le monarque des calembourdistes, étalant cette paisible dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le flatte, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet, le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui et écrit ce billet au souverain qui était loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre :

f Empressé de vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, « le choix du jour, je vous invite pour mercredi, et vous prie ï de vouloir accepter la fortune du pot

« DE Chambre. »

« Ce nouveau Cromwell jouit en paix de son forfait médité, il est assis au rang d'où il a précipité son adversaire, invaincu jusqu'alors, et des acclamations universelles semblent devoir affermir le sceptre entre ses mains. On ne cite plus : « Le roi « n'est pas un sujet » — « J'ai la voie de la pelle » — « Infl- « dèle à ma rente », etc. On a réservé toutes les louanges pour le mot triomphant de M. de Chambre.

(1) L'esprit des Ana, Paris, 180d, t. II, p. 146.

216 LE MARQUIS DE BlÈVRE

<i Heureux Parisiens! Vous savez rire à peu de frais! Bon peuple, que tes plaisirs sont innocents! (1) "

Il existait en P'rance plusieurs familles de Chambre; sous Louis XVI, un officier de ce nom devint chef du génie à Metz; l'amusante farce est donc vraisemblable; mais Sébastien Mercier la tirait peut-être, en l'agrémentant^ des œuvres mêmes du calembouriste : le jeu de mot qui en fait tout le sel figure en effet dans l'avant-propos de Vercincjétorix (2).

D'après Cousin de Courchamp, ce fut au château de Luciennes, chez Mme de Castellane, que Bièvre rencontra pour la première fois « le fils du maréchal de Laval », ce marquis de Laval qui passait pour détenir « le monopole du ridicule avec privilège ». Au cours de sa visite,, on vint à parler d'un vêtement nouveau, dit « à l'innocence reconnue », parce que le casaquin d'une fille de Normandie, condamnée trois fois pour vols domestiques et trois fois acquittée, en fournissait l'idée. « A l'innocence reconnue! remarqua M. de Laval, j'aimerais mieux qu'on dise : « A la servante justifiée ». M. de Bièvre. continue Courchamp, « eut l'air d'observer que ce grand malicieux s'était souvenu du conte de La Fontaine avec beaucoup d'à-propos ».

Quelques instants après, les enfants de Mme de Castellane vinrent au salon, et Courchamp fait ainsi parler la marquise dû Créqui : « Ils étaient élevés à la Jean-Jacques; la maman ne manqua pas de faire des mièvretés, en leur disant force niaiseries : « Méchant enfant, qui voulez frapper maman, « bonne maman qui vous a nourri de son lait, et qui vous a « porté dans son sein pendant neuf mois!... » ï Consécutifs! » ajouta le marquis de Laval avec un accent mêlé d'admiration, de reproche et d'attendrissement.

« Ah ça! Quel est donc ce grand serpent de Versailles qui fait de si bonnes moqueries et dont personne ne se doute à Paris? se demanda M. de Bièvre avec un sentiment de rivalité rempli d'alarmes (3). »

(1) Tableaux de Paris, 1783, t. VI, p. 158. Voir aussi les Historietles du juar, ou Paris iel qu'il est, par Nougaiiet. Paris, 1787. l. I"', p. 339. Ci) P. 13.

(3) Souvenirs de la marquise de Créqui, liv. Y], cliap. xiii.

UNE CANTATE TRAITRESSE 217

Le duc de Laval-Montmorency ne fut nommé mare'chal de France qu'en 1783; la prétendue rencontre de son fils avec le marquis de Bièvre est donc postérieure à cette date : sans nul doute, appartenant depuis 1772 à la maison de Monsieur, le calembouriste connaissait un personnage tel que le marquis de Laval, époux d'une Montmorency-Luxembourg et maréchal de camp. Mais l'auteur des Souvenirs de la marquise de Créqui, dans ses malicieux écrits, ne s'embarrassait pas plus de la vraisemblance que du synchronisme, et, de ces autres historiettes où Bièvre est mis en scène, il inventa au moins la seconde.

Le marquis avait composé la musique et les paroles d'un î trio chromatique » mis en répétition chez Mme de Sismondi, Genevoise amie de Mme Necker. Cette cantate, poursuit Courchamp, « contenait des vers d'opéra tels que ceux-ci, par exemple :

As-tu pu Iraliir tes serments?

Ah! je sens palpiter mon coîur!

Ah! vous empoisonnez ma vie!

« Et ce n'était ni moins lyrique ni plus mauvais que toute autre chose qui ne vaudrait pas mieux, mais il se trouva qu'il avait ajusté tout cela de manière à ce qu'on fût obligé de chanter par intonations entrecoupées :

As-tu pu

Ah ! je sens

Ah! vous empoisonnez etc.

ï Jugez du trouble et de la confusion qui s'en suivit chez Mme de Sismondi la pédante, et pour le jour de sa fête, en présence de Mme Necker. L'indignation patriotique des (lenevoises en fut à son comble, et l'on disait que, si M. de Bièvre avait eu la fantaisie d'aller à Genève, on aurait pu lui faire un mauvais parti. ^

La deuxième anecdote concerne le comte de Saint-Germain, énigmatique personnage qui intrigua dix ans la Cour de Louis XV; vivant avec faste, sans que Ton connût l'origine de sa fortune, il assurait posséder un secret pour fabriquer le

diamant, et connaître la formule d'un élixir de longue vie. Mme de Pompadour s'amusait de ses récits^ mais, en 1760, compromis dans une intrigue politique, Saint-Germain dut s'enfuir en Angleterre, puis en Russie et en Allemagne, et ne revit plus la France. Entre 4750 et 1760, époque du séjour de cet aventurier à Paris, le futur calembouriste, né en 1747, avait de trois à treize ans; on n'en trouve pas moins le récit suivant dans les Souvenirs de Mme de Crcqui :

« Ce fut à qui se moquerait de M. de Saint-Germain^ à qui Mareschal de Bièvre allait faire des histoires comme à la tâche et à la journée. Je me souviens qu'un jour Saint-(irermain avait arrêté dans leur marche précipitée M. de Créqui, votre grand-père (1), et le comte de Boulainvilliers, qui se promenaient dans les Tuileries, et c'était pour leur demander ce qu'il y avait de réellement vrai dans la singulière aventure de la marquise de Jaucourt. Ils n'en avaient rien ouï dire, et le voilà qui se mit à leur conter comme quoi cette petite marquise allait à Versailles en grand habit, pour y faire sa cour, et qu'en suivant la rue Bellechasse, elle avait été soulevée par un cahot de sa voiture qui l'avait fait passer par la portière, en sorte que ses gens n'avaient plus rien trouvé dans le carrosse en arrivant au pied du grand escalier de Versailles. Il avait fait une averse abominable, et, grâce à ses énormes paniers, la petite coquette avait flotté majestueusement dans le ruisseau qui bat toujours les murailles de la rue de Bellechasse aussitôt qu'il pleut. Mareschal de Bièvre ajoutait qu'elle ne s'était arrêtée qu'au grillage de l'égout, où l'abbé Raynal avait eu la galanterie d'aller la prendre et lui proposer la main pour la faire monter dans un fiacre, etc., etc.. »

Au dix-huitième siècle, tout écrivain soucieux de sa renommée, tout gentilhomme à prétentions littéraires devait s'inféoder à un « bureau d'esprit " . En 4772, quand Bièvre quitta le corps des Mousquetaires pour mener une vie plus indépen-

(4) Dans ce récit, où Mme de Créqui s'adresse à son petil-fils, Cousin de Courcliamp n'est pas heureux : si Bièvre, entre 1750 et 1760, avait \\n àfre trop tendre ])Our paraître ailleurs qu'au collège, le marquis de (le Créqui, époux de la prétendue narralrite, était mort en 1741 !

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