‹ Le marquis de BièvreChapitre 85 sur 185 · ELISABETH DE LA BORDE · texte numérisé non relu

ELISABETH DE LA BORDE

danle, les fameux salons philosophiques touchaient à leur déclin. Diderot, d'Alembert, l'abbé Raynal, d'ilolbach, Marmontel, La Harpe continuaient de se rendre chez Mme du Delfand, Mme Geoffrin, Mlle de Lespinasse, Mme d'Epinay ou Mme d'Houdetot, mais le jeune auteur de la Comtesse Tation et de Vercingétorix ne songea pas à s'enrôler dans la phalange encyclopédiste. Il préféra un salon où l'on rencontrait moins de graves penseurs, celui de Mme de Marchais, devenue en 4781 la comtesse d'Angiviller.

Elisabeth de la Borde, fille d'un fermier-général, épousa en ■1747 un ancien major d'infanterie devenu premier valet de chambre du roi, Gérard Binet, baron de Marchais; elle avait alors vingt-deux ans et son mari trente-sept. Marmontel, qui la connut dès les premières années de son mariage, écrivait d'elle ce portrait séduisant : « Imaginez-vous tous les charmes du caractère, de l'esprit, du langage^ réunis au plus haut degré;, et même ceux de la figure, quoiqu'elle ne fût pas jolie; surtout dans ses manières, une grâce pleine d'attraits ; telle était cette jeune fée. Son âme active, au delà de toute expression, donnait aux traits de sa physionomie une mobilité éblouissante et ravissante. Aucun de ses traits n'était celui que le pinceau aurait choisi, mais tous ensemble avaient un agrément que le pinceau n'aurait pu rendre. »

Née avec la passion des lêtes mondaines, Mme de Marchais commença par jouer la comédie sur des théâtres « de société »; quand Mme de Pompadour organisa les représentations des Petits appartements, la grâce de la jeune femme, sa jolie voix, et surtout une quasi-parent(î de sa mère avec la favorite lui valurent d'être choisie comme l'une des actrices. Dans les opéras et les ballets de la petite scène royale, elle eut pour partenaires des courtisans de la plus haute qualité, et cette camaraderie ne lui fut pas inutile, car, attirant plus tard les écrivains et les artistes, elle put réunir, en son pavillon de la butte Montboron à Versailles, l'aristocratie de la race à celle de l'esprit.

Dans le salon de la baronne de Marchais, on voyait peu son mari : en revanche, un jeune gentilhomme nommé Claude de

Flahaut de la Billarderie, comte d'Angiviller, n'en bougeait pas. Le baron, s'adonnant lui-même à des liaisons extra-conjugales, fermait les yeux sur une situation qui, malgré son irrégularité^ ne causait aucun scandale. « M. d'Angiviller, dit encore Marmontel, était d'autant plus intéressant qu'avec tout ce qui rend aimable et tout ce qui peut rendre heureux, une belle figure, un esprit cultivé, le goût des lettres et des arts, un cœur pur, l'estime du roi, la confiance et la faveur intime de M. le Dauphin, il ne laissait pas d'être, et de paraître au moins, intérieurement malheureux. Inséparable de Mme de Marchais, mais triste, interdit devant elle, d'autant plus sérieux qu'elle était plus riante, timide et tremblante sa voix, lui dont le caractère avait de la fierté, de la force et de l'énergie, troublé lorsqu'elle lui parlait, la regardant d'un air souffrant, lui répondant d'une voix faible^ mal assurée et presque éteinte, rien ne ressemblait plus à la situation d'un amant traité avec rigueur et dominé avec empire. »

Et, pendant les quinze années que dura ce ménage à trois, malgré Tintime union de la baronne de Marchais et de M. d'Angiviller, celui-ci garda l'apparence d'un soupirant malheureux. En 1774, il remplaça le marquis de Marigny comme « directeur général des bâtiments royaux, académies, arts et manufactures » ; ses fonctions lui permirent d'encourager les arts avec intelligence. « M. d'Angiviller, écrit Suard, avait renouvelé parmi les courtisans le phénomène du caractère si vrai et si franc de Montausier; il favorisait de son goût personnel et de tous les moyens de sa place ce goût de l'antique qui renaissait. Sa figure même avait quelque chose de cet idéal que tous les arts du dessin réalisaient sur la toile, sur le marbre et sur le bronze. D'Alembert, qui ne flattait pas les ministres, le nommait <: l'ange Gabriel », parce qu'il était en effet, comme les anges, chargé des prières de la terre au ciel et des ordres bienfaisants du ciel pour la terre. ^

Ce fut sans doute vers 1772 que débuta, entre Mme de Marchais, le comte d'Angiviller et le marquis de Bièvre, cette amitié que les années devaient rendre si intime. La « jeune fée r, de Marmontel approchait de la cinquantaine, et d'in-

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